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Il a réalisé un "progrès industriel impétueux" dans la Russie révolutionnaire des Soviets et a complètement remodélé son agriculture. Il a conduit l'Armée Rouge à la victoire sur l'impérialisme allemand et a instauré le "camp socialiste". En même temps, il a mal traité les paysans, tracassé les intellectuels et ravagé les cadres de son parti, en dédaignant tous les principes de la "légalité socialiste" et de la "direction collective". Ces faits sont établis: il n'y a aucune raison d'en douter et il n'y a plus rien à "dévoiler".
Pourtant, constater ces faits ne veut pas dire pas la même chose qu'avoir un jugement correct sur la personne de Staline et ce qu'il a fait. Le "développement industriel" ne caractérise pas plus les changements de l'économie soviétique sous Staline que le prétendu "miracle économique" ne le fait à l'égard de l'économie ouest-allemande dans les années 50 et 60. Le fait que les troupes de Staline aient conquis Berlin, ne dit rien sur la cause qui y a vaincu – si victoire il y a. Et traiter le style de gouvernement de Staline de "crime" ne l'explique pas plus qu'une déclaration de guerre n'explique la guerre – peu importe si ces reproches se veulent être le point de départ de considérations d'ordre historico-philosophe ou autrement raciste sur une prétendue nécessité structurelle de ces "méfaits" telles qu'elles sortent de cerveaux démocratiques, ou bien s'ils servent aux successeurs de Staline à "surmonter le passé".
Les premiers dirigeants soviétiques ont décidé de combattre la "production privée" à la campagne et de mettre sur pied une puissante industrie lourde et mécanique dans le plus bref délai. Staline a plaidé pour cette option face au parti et au peuple en proclamant la "théorie" qu'il fallait ériger le socialisme "dans un seul pays" – celui des soviets évidemment. Où donc ailleurs, après que des tentatives de soulèvements communistes en Hongrie, en Allemagne et dans d'autres pays avaient tourné court? Et pourquoi pas, puisque le parti bolcheviste avait, la révolution faite et les guerres contre la contre-révolution interne et externe gagnées, le contrôle sur l'ancien empire des Tsars et sur sa population. Après tout, leurs efforts révolutionnaires visaient bien à mettre sur pied une société socialiste.
Mais il paraît que ce n'était pas aussi évident à l'époque. Que Staline ait trouvé nécessaire d'argumenter à fond en faveur de ce programme et qu'il ait dû l'imposer contre des résistances de toutes parts, reflète une contradiction étrange dans les conceptions et la pratique des Bolcheviks victorieux. Car les Bolcheviks n'avaient pas simplement "saisi le pouvoir", mais remplacé le vieil Etat et le pouvoir de la propriété privée qu'il avait mis en vigueur, par un pouvoir politique nouveau : celui des soviets qu'ils contrôlaient. Ils avaient mis fin au pouvoir privé sur le travail de la société tel qu'il se manifestait dans le capital et la propriété foncière, et avaient acquis la liberté de planifier rationnellement la production. Cette liberté, ils l'avaient défendue contre des adversaires et des alliés qui voulaient se borner à acquérir un peu de progrès dans les limites du capitalisme, comme ils l'avaient maintenue face au manque de compréhension de la classe productive la plus nombreuse: la population rurale que la révolution venait de transformer en propriétaires ruraux indépendants.
Pourtant, les Bolcheviks avaient puisé leur volonté de faire une révolution sans compromis dans l'idée d'un processus historique qu'il serait finalement impossible d'arrêter et qui pousserait chaque société d'un "stade de développement" à l'autre. Et, dans le cadre de cette téléologie historique, le socialisme n'était pas à l'ordre du jour en Russie parce que le capitalisme, c'est-à-dire l'adaptation des gens et du pays aux besoins de l'accumulation de la plus-value, ne faisait que ses premiers pas. Les Bolcheviks débattaient sérieusement la question de savoir, "quel genre de révolution" il leur fallait faire et ils en tirèrent la conclusion qu'en Russie les conditions ne justifiaient qu'une révolution bourgeoise comme celle de 1789; sauf si la vraie révolution prolétarienne n'éclatait dans les pays développés où elle était à l'ordre du jour. Ce qui permettrait d'entraîner la Russie arriérée vers le socialisme.
Cette réserve de principe envers leurs propres projets n'a pourtant pas empêché les Bolcheviks de faire la révolution. Et ils n'ont jamais eu l'intention de faire naître les libertés du grand capital. D'autre part, ils ne voulaient pas non plus mettre sur pied des rapports de production socialistes purs et simples – "dans un seul pays".
La première forme sous laquelle cette contradiction se fit sentir, fut la "nouvelle politique économique" (NEP), proclamée en 1920. Elle consistait à "confier" au négoce privé l'approvisionnement des villes en vivres, celui de l'agriculture en moyens de production et celui de toute la société en produits de consommation industriels. Cette politique était née d'un côté de la nécessité d'assurer la survie de la population. Si ceci est la seule alternative, il est évident que le sauvetage du peuple justifie l'ajournement de tout programme politique. Mais cette famine n'existait pas sans raison: elle résultait du fait que les paysans indépendants refusaient de livrer leurs céréales comme en temps de guerre. C'est ainsi que les Bolcheviks payaient le prix de "l'affranchissement" des paysans si peu socialiste que la révolution avait apporté au pays. La pénurie régnait également du côté du pouvoir d'Etat prolétaire qui n'avait rien à offrir aux paysans pour remplacer le système de réquisitions de leurs denrées agricoles. Cette pénurie n'allait pas non plus de soi: il suffit de rappeler que tout une classe de "sauveurs" bien pourvus s'apprêtait à s'enrichir de l'activité commerciale concédée par l'Etat.
Les Bolcheviks réagirent de manière contradictoire à la nécessité d'octroyer certaines libertés à cette classe de profiteurs ainsi qu'à la minorité des paysans apte à faire des affaires. D'un côté, ils la regrettèrent comme étant un pas en arrière sur leurs intentions fondamentales et leur programme politique. D'un autre côté, ils trouvèrent ce compromis correct du point de vue du processus historique. Vu sous cet angle, il résultait de la nécessité de "faire d'abord avancer la nation" par des moyens capitalistes. Ce "capitalisme d'Etat" devaient apprendre aux communistes à gérer, comptabiliser et produire de façon rentable, bref: "faire de l'économie" – pour substituer dans leurs propres fonctions les hommes d'affaires ressuscités, les rendre superflus et pour, un beau jour, en hériter. Voilà en quoi aurait consisté la "prochaine étape" du socialisme.
Dans ce sens, la "Nouvelle Politique Economique" était déjà un programme de "socialisme dans un seul pays". Car malgré son caractère et au-delà de sa présentation comme programme d'urgence et de compromis politique, elle indique quel genre de "socialisme" le parti bolcheviste envisageait comme stage de transition vers les formes plus idéales du communisme: à savoir un capitalisme où des entreprises étatiques devaient remplacer l'homme d'affaires privé dans sa fonction de fournisseur et où les prix seraient fixés par l'Etat dans le but de ne pas menacer la subsistance des travailleurs. Ce projet ne contenait que très peu d'opposition "antagoniste" au mode de production capitaliste. Par contre, il témoignait d'un profond respect pour les bienfaits d'approvisionnement qui seraient possibles sous le régime de la chasse au profit et la certitude que celle-ci soit contrôlée et que par ce moyen le profit soit mis au service du prolétariat. Cette certitude est pour le moins assez étrange pour des gens qui savaient pourtant qu'il était nécessaire d'abolir par la révolution la propriété capitaliste et ses "nécessités". D'un autre côté, cette idée que les Bolcheviks se faisaient du "socialisme" correspondait parfaitement à la conception que les Bolcheviks avaient de leur propre activité: de n'avoir accompli qu'une révolution incomplète, dont le caractère prolétaire et la perspective de transition vers le communisme ne sauraient être sauvés et assurés que si la révolution mondiale s'ensuivrait. Un "retour en arrière" ne leur paraissait jamais exclu au cas où la propriété capitaliste ravivée se serait révélée incontrôlable. D'autant plus que dans les conditions de la "Nouvelle Politique Economique" un nombre croissant d'affairistes exerçait son métier allègrement et en toute légalité.
En effet, la décision de Staline d'orienter le pays vers la mise sur pied du "socialisme dans un seul pays" n'allait pas de soi. Car en tout cas, elle impliquait le rejet de la conception téléologique selon laquelle on ne pouvait, au stade où l'on était, qu'au plus ériger un capitalisme d'Etat réglementé. Cependant, il n'a pas rejeté la perspective d'une transition d'un Etat féodal à un capitalisme d'Etat – ce qui correspond mal à la liberté qu'il avait à cette époque d'ériger une nouvelle forme de société: Si "des larmes, de la sueur et du sang" devaient être versés, pourquoi ne pas les vouer à des objectifs qui en valaient la peine. Au bout de huit ans, Staline déclara terminé "l'apprentissage en économie" que Lénine avait prescrit à ses compagnons de lutte. Mais non pas parce que les entreprises et le commerce socialistes auraient supplanté la concurrence capitaliste, mais pour la raison carrément inverse. Le ravitaillement du prolétariat dépendait de l'activité des affairistes et des paysans indépendants de tel sorte que la survie des masses urbaines et de leur Etat était menacée. Car le revenu de l'Etat dépendait de plus en plus du succès commercial des "népistes" et des paysans, ce qui freinait la progression du secteur nationalisé dans l'économie. Donc, Staline encouragea son parti à se souvenir de sa souveraineté politique envers l'économie et à supprimer le pouvoir de l'argent en remplaçant la vie d'affaires capitaliste par un système commercial communiste – ce qui affranchirait l'industrialisation des limites posées par les impôts. Staline a concrétisé ainsi ce que la révolution d'Octobre avait rendu possible: la libération de la société des nécessités économiques du capital.
Il est d'autant plus frappant qu'en mettant sur pied son "socialisme dans un seul pays", Staline n'a guère fait usage de cette liberté. En bon disciple du programme d'évolution socialiste qu'impliquait la "Nouvelle Politique Economique", il était sûr que le "socialisme" ne pouvait poser d'autre tâche au pouvoir révolutionnaire des soviets que celle de pourvoir à force d'Etat tout ce que le capital avait accompli ailleurs en matière de développement économique – mais sans que le progrès soit entravé par la propriété privée. Staline s'est pris pour objet l'accumulation de richesses selon le modèle du capitalisme, mais sans les capitalistes qui l'exécutaient.
C'est ainsi que Staline a profité de la liberté du pouvoir révolutionnaire qui s'était soumis tous les rapports sociaux pour exproprier les affairistes et les paysans et pour prendre le commandement des ouvriers dont la plupart n'avaient pas trouvé d'emploi sous la "Nouvelle Politique Economique". Mais le plan d'édification que le commandement du parti mit en oeuvre ne s'appuyait que très généralement sur l'idée que des grandes unités agricoles devraient être plus productives qu'un tas de petites fermes et qu'un pays avancé aurait avant tout besoin d'une industrie apte à fournir des moyens de production industriels. Déterminer sur cette base les biens nécessaires, calculer la division et la distribution optimale des ressources et du travail et organiser une coopération à l'échelle de la société entière - ce n'était pas la tâche dont Staline a chargé l'autorité de planification suprême. Gosplan (tel est son nom) devait calculer en fonction des moyens financiers disponibles, s'essayait à une "orientation globale" – en affectant des ressources financières aux entreprises et en déterminant les prix. Il imposait aux entreprises (géantes) la tâche d'utiliser l'argent mis à leur disposition pour mettre sur pied une production dans laquelle l'équipement technique et les fonds de l'entreprise, le ravitaillement en matières premières et la main d'oeuvre devaient correspondre techniquement. Certes, le plan prévoyait également que hes entreprises devaiant coopérer et que les ouvriers aient de quoi vivre; en pratique néanmoins, ces deux exigences étaient confiées à "l'initiative" des entreprises qui devaient répartir et utiliser les moyens qui leur étaient assignés ou qu'elles réalisaient en vendant leurs produits. Et l'emploi des ressources était catégoriquement soumis au principe de la "gestion économique", la directive de réaliser un surplus financier pour le compte de l'Etat en produisant et en vendant aux prix également déterminés par celui-ci. L'économie soviétique a, pour la première fois dans l'histoire, pratiqué à grande échelle le projet contradictoire d'une planification basée sur l'argent comme si une somme affectée en beaux "roubles rouges" tout neufs était la même chose que les moyens de production qu'elle doit permettre d'acquérir; comme si les moyens de production et la main d'oeuvre étaient la même chose que des revenus de vente qui serviraient à reproduire et à élargir aussi bien les fonds de l'entreprise que ceux de l'Etat. Bref, la faute était de croire que le système fonctionnel de production que Gosplan projetait et que l'Etat décrétait pour la société entière allait se produire quasi-automatiquement au moyen de la planification en termes financiers et de la directive de produire et réaliser des bénéfices.
En réalité, la tentative a abouti à un développement industriel immense entravé par la pénurie à toutes les charnières entre les entreprises et les branches parce que la planification insistait à mettre en rapport des ressources financières au lieu des produits utiles mêmes. Ce développement n'a pu se réaliser que grâce à un facteur de production qui permettait toujours de rééquilibrer les comptes: la main d'oeuvre et sa rémunération. Ceux qui auraient dû profiter du développement en cours en furent tout d'abord les bouche-trous et sûrement pas de bon gré. Un système de primes et de sanctions (qui allaient jusqu'aux travaux forcés) fournissait aux entreprises socialistes la main d'oeuvre sous la forme exigée pour accomplir les plans: pour compenser le manque de moyens de production dans leur calcul "économique".
Le raisonnement anticommuniste croit dur comme fer que les rigueurs de l'édification économique décrétée par Staline se fondent sur le "volontarisme" typique de l'économie planifiée (Le "volontarisme" est le reproche des économistes occidentaux selon lesquels les autorités responsables du plan agissent de façon arbitraire dans leurs données de planification pour le plan économique). L'expertise bienveillante de certains économistes ajoute régulièrement le compliment qu'au moins la Russie aurait rattrapé ainsi son retard en subissant les souffrances inévitables de "l'accumulation primitive". Ces jugements sont cyniques tous les deux. Les brutalités de l'économie de commandement stalinienne remontent uniquement au fait que le "langage" de ces commandements était l'argent. C'est ainsi que la planification négligeait résolument et irréversiblement toutes les exigences matérielles et techniques d'une division du travail concluante. C'est cette décision qui déterminait dès le début que la main d'oeuvre ferait les frais de ce genre de "planification". Et c'est pourquoi il devenait nécessaire de terroriser les ouvrier à un degré que les amis hypocrites de l'exploitation à la capitaliste se plaisent à reprocher à Staline. L' exemple modèle de la polémique anti-communiste, la collectivisation de l'agriculture, dévoile la tare congénitale "libérale" du "socialisme dans un seul pays": on n'organisait aucunement l'intégration des paysans dans une nouvelle division du travail planifiée sous l'angle technique et matériel – ni à l'échelle locale ni à celle du pays. Au contraire, il régnait la "confiance" en ce qu'il suffirait de concentrer les quelques moyens financiers investis dans le secteur agricole sur les grandes propriétés nationalisées. Il en résulte tout le contraire d'une édification techniquement efficace d'une production agricole à grande échelle. Les centres de tracteurs mis à disposition par l'Etat ne servaient guère à grand-chose – ni à augmenter sensiblement la production agricole et encore moins à convaincre les paysans d'abandonner leur forme d'exploitation. Ainsi le côté négatif, l'expropriation pure et simple, se révélait être le seul "levier" restant – levier peu efficace du reste, car le chantage par la misère est une bien mauvaise force productrice – du moins dans une économie qui se veut socialiste et qui dépend donc de la compréhension et de la volonté des gens de régler rationnellement leurs affaires – eut particulièrement peu d'effet chez les moujiks durs à cuire.
Donc, si quelque élément de l'édification socialiste ordonnée par Staline mérite le reproche d'être "volontariste", ce n'est certainement pas la décision même de créer du néant une industrie et une agriculture quasi-industrielle. Bien moins encore la résolution implicite de ne pas attendre des crédits de "soutien" étrangers pour le faire, ni le mot d'ordre que "rien n'est impossible à des communistes" sous lequel des équipes d'ouvriers politiquement convaincus se sont mis en marche pour "la bataille de l'édification". Ce mot d'ordre était un écho de la victoire révolutionnaire sur les "nécessités" que le capital avait imposé au travail productif. Ce qui était "volontariste" au sens pire du terme, c'était la présupposition implicite de Staline – que son parti n'a jamais mise en question! – selon laquelle l'administration étatique de sommes financières selon des critères de bilan économique, serait le moyen approprié pour faire naître un système de production cohérent en lui-même. Les économistes soviétiques ont donc conçu cette théorie bien avant l'école de Keynes! Il était "volontariste" et pas marxiste du tout de miser sur la valeur marchande, la richesse abstraite, et ses lois pour mettre en oeuvre une production de richesses utiles à satisfaire tous les besoins.
En fait, le comble de l'ironie des reproches bourgeois sur le "volontarisme" est que c'est Staline même qui a lancé ce terme en soutenant que son projet était au contraire conforme à toutes les règles de l'art économique: Et cela précisément, parce qu'il respectait les critères de la rentabilité empruntés au capitalisme. Ce communiste étrange a fait son possible pour démentir l'idée de la liberté révolutionnaire lors de la création de nouveaux rapports de production. Et il l'a fait comme il l'avait appris: sous la forme de raisonnements philosophiques généraux sur le problème de savoir si une économie socialiste devait être conçue fondamentalement comme l'exécution de lois préexistantes. La réponse de Staline était un oui sans limites, et tels sont ses arguments:
"Donc, les lois de l'économie politique du socialisme sont objectives et reflètent les processus de la vie économique qui s'écoulent indépendamment de notre volonté. Qui nie ce principe, nie en principe la science; or qui nie la science, nie la possibilité de prévisions et par conséquent la possibilité de diriger la vie économique" (extrait de: Remarques sur des questions économiques liées à la révolution de Novembre 1951)
Marx et Engels ont critiqué comme caractéristique du capitalisme le quiproquo que les rapports sociaux se présentent comme des rapports d'objets, faisant paraître ainsi l'exploitation des travailleurs comme une nécessité "technique" du métabolisme entre l'homme et la nature. Staline a acquis le mérite douteux d'avoir élevé ce fétiche au rang de vérité absolue justement sur le mode de production que lui-même avait mis en place par son commandement sur les ouvriers, les paysans et les richesses matérielles. Peu importe quelles sont les lois qui selon la théorie opèrent "derrière le dos" non seulement des producteurs, mais du parti révolutionnaire lui-même, en attendant leur déchiffrage scientifique. En tout cas, la pensée stalinienne a prétendu connaître une loi principale selon laquelle "les rapports de production sont en accord de principe avec le caractère des forces productrices". Ce qui est une formule scolastique dénuée de tout contenu économique qui ne fait que résumer l'article de foi bolcheviste selon lequel leurs activités subversives ne seraient que l'exécution d'une nécessité historique. A l'écart de toute réflexion sur des phénomènes réels et déterminés, comme s'il s'agissait d'inventer un mode de penser, cette formule communique la volonté de présenter la propre activité dirigeante comme une nécessité quasi-naturelle – même et surtout dans ces domaines ou la politique du PCUS a manqué même à l'effort de systématiser de façon rationnelle la production.
En relation avec cette "loi fondamentale", c'est particulièrement la "loi de la valeur" du capitalisme qui est ressuscitée – y compris une théorie qui réduit la valeur de la marchandise nommée force de travail "à la valeur des subsistances nécessaires à son entretien". On dirait presque que l'expertise d'économistes bourgeois aurait communiqué ses dogmes élémentaires sur la manière correcte de "gérer":
"C'est un fait que les biens de consommation qui sont nécessaires pour couvrir les dépenses en main d'oeuvre (c'est comme ça dans le texte!) dans le processus de production, sont produits et réalisés chez nous comme des marchandises. Ils sont donc soumis aux effets de la loi de la valeur. Et c'est ici en particulier que les effets de cette loi sur la production se font sentir. Dans ce contexte, des questions comme la gestion économique et la rentabilité, les frais, les prix etc. ont une importance actuelle dans nos entreprises . Et c'est pour cela qu'elles ne peuvent et ne doivent négliger la loi de la valeur....
Est-ce bon? Ce n'est pas mauvais. Dans les circonstances actuelles, ce n'est vraiment pas mauvais parce que cela éduque nos cadres en économie dans l'esprit de la gestion rationnelle et les contraint à la discipline...Le mal n'est pas que notre production soit influencée par la loi de la valeur. Ce qui est grave, c'est qu'à quelques exceptions près, nos cadres en économie et en planification connaissent mal les effets de cette loi, qu'ils ne les étudient pas et ne savent pas les prendre en considération dans leurs calculs. C'est par là que s'explique la confusion qui règne toujours dans notre politique des prix." (ibidem.)
Lénine avait voulu envoyer ses cadres en apprentissage chez de vrais capitalistes. Staline avait aboli les capitalistes – et voulait que ses planificateurs étudient "la loi de la valeur" même – une abstraction qui domine la concurrence, mais de manière inconsciente; aucun capitaliste ne la connaît, ni, a fortiori, ne sait l'appliquer. La "loi de la valeur" est le résultat et le principe général de l'action des agents de la concurrence, mais un résultat qu'aucun d'eux n'envisage jamais. Cette loi se produit "derrière le dos" de leur action, qui, elle, envisage le profit, et c'est elle, qui, inversement, "juge" du succès ou de la faillite en établissant un rapport de comparaison avec l'action particulière de tous les autres. C'est donc ce mécanisme aveugle dont Adam Smith a, malgré lui, avoué le mysticisme irrationnel en parlant de sa fameuse "main invisible", que Staline voulait prendre comme fondement d'une planification qui, par sa notion même, implique le contraire: la volonté de rendre transparents les rapports économiques. Staline faisait comme si le lien forcé de l'échange des résultats de la production privée capitaliste, l'image même d'une division sociale du travail sans plan, non seulement continuait à être valable, mais par surcroît ne trouvait la chance de s'épanouir pleinement qu'au moment où la concurrence était abolie. Or, il est contradictoire de supposer que la loi des échanges "fasse son effet" et doive être "prise en considération"; et, c'est ainsi que cette fameuse loi se révèle être le fétiche que "l'économie politique du socialisme" s'est créée elle-même. Et c'est parfaitement ce que Staline voulait. Il voulait instaurer la rentabilité comme principe suprême d'une "gestion rationnelle" qui fonctionne "derrière le dos" des producteurs et des entreprises – et tout cela sous un régime de prix administrés par l'Etat qui évidemment "faisaient leur effet" en produisant une "confusion" à tous les niveaux de la production. C'est dans l'esprit de cette "rationalité" qu'il polémiquait durant toute sa vie contre le peu de ses camarades qui avaient gardé un reste de bon sens:
"Le camarade (un nommé Jarochenko) déclare carrément que dans son économie politique du socialisme les zizanies sur le rôle de telle ou telle catégorie de l'économie politique comme la valeur, la marchandise, l'argent, le crédit etc. qui, selon lui, prennent chez nous souvent un caractère scolastique, sont remplacées par des réflexion raisonnables sur une organisation rationnelle des forces productrices dans la société et par la fondation scientifique d'une telle organisation." (extrait de: Sur les erreurs du camarade Jarochenko, Mai 1952).
Face à de telles suggestions sympathiques d'envoyer au diable la valeur marchande comme principe d'une planification prétendue, Staline avait l'habitude de "prouver" avec maintes citations de Marx et d'Engels la banalité que les forces productrices et les rapports de production sont deux choses différentes, d'imputer à ces derniers de propres lois irrévocables et de triompher finalement avec des sottises du genre suivant:
"Le camarade Jarochenko a déjà liquidé les rapports de production dans le socialisme en tant que domaine plus ou moins autonome en intégrant le peu qui en restait dans l'organisation des forces productrices. Or, la question se pose, de savoir si l'ordre socialiste dispose d'une base économique qui lui est propre. Il apparaît que l'ordre socialiste, étant donné que les rapports de production socialistes ont plus ou moins disparu en tant que puissance autonome, n'en dispose pas...Une belle histoire...
C'est ainsi que l'analyse du camarade Jarochenko aboutit non pas à une économie politique marxiste, mais à quelque chose dans le genre de la "théorie d'organisation générale" de Bogdanov..." (ibidem.)
Et ceci est bien critiquable parce que Staline représentait précisément un type de socialisme où les producteurs n'organisaient pas eux-mêmes leurs rapports sociaux, mais devaient les faire opérer comme une "puissance autonome" – comme c'est le cas dans le capitalisme. Une histoire plutôt contre-révolutionnaire.
Entre temps, des bibliothèques entières ont été écrites sur le "rôle" de chaque "catégorie de l'économie politique du socialisme". Le dogme stalinien selon lequel la planification socialiste doit s'en tenir à certaines lois propres, a donc porté ses fruits. Cette superstructure correspond à une base de politique économique dans le pays des soviets déstalinisé qui a fait évolué l'invention stalinienne de diriger une économie sans propriété privée par de l'argent et du profit étatiques vers un système vraiment "complexe" de "planification et gestion" – qui est maintenant loin des brutalités initiales où les directeurs d'entreprises non rentables étaient simplement fusillés et où la "rémunération différenciée" allait du camp de travail aux primes à la Stakhanov.
L'industrie soviétique a été mise sur pied par les ouvriers et ingénieurs dirigés par l'Etat; le mode de production étrange qui les a commandé et leur a fait la vie dure est l'oeuvre de Staline. Par tous les moyens dont il disposait, il a fait de la critique bolchevik du capitalisme (qui n'avait d'ailleurs que peu à reprocher à la production capitaliste, mais lui a néanmoins retiré toute base d'existence), un "socialisme dans un seul pays". Ce qui fâche les communistes, c'est la façon dont fonctionne cette réalisation d'une critique erronée en un système économique. Le fait qu'elle fonctionne, voilà ce qui fâche les bourgeois. Et ce qui chagrine les successeurs de Staline, c'est que ça ne fonctionne pas mieux. Voici donc trois remarques, dont seule la première est correcte.
Staline a fait construire un mausolée à Lénine peu après sa mort. Que tous les démocrates qui apprécient des visages affichés comme arguments électoraux lui jettent la première pierre. Mais ceci est plutôt bizarre pour un parti, qui en mettant fin au règne des tsars, avait fait disparaître tout ce fatras religieux et moral.
Il n'y a rien à redire dans le fait que Staline – comme tout le parti Bolchevik – avait estimé la compétence de Lénine dans les questions politiques. Mais la confiance qu'a une association de révolutionnaires en la capacité de jugement prouvée d'un de ses membres, même dans les cas où des arguments irréfutables manquent, est tout autre chose que la mise à l'étalage d'un cadavre embaumé. Cela trahit plutôt un rapport de fidélité qui remplace par une soumission a priori l'idée d'une délibération commune qui est le sens littéral du mot "soviet" ou "conseil". Et ce ne peut pas être au décédé que cette fidélité s'adresse; car après tout, il est mort. Il s'agit de la cause pour laquelle le cadavre conservé avait lutté du temps de sa vie. Mais celle-ci ne va pas du tout de pair avec un rapport d'autorité et de soumission: car il s'agit là de l'objectif révolutionnaire que les membres du parti doivent se donner en commun. Et ce but est tel qu'il ne gagne rien à ce que l'on se réfère à ceux qui l'ont partagé antérieurement: la critique du capitalisme et les méthodes de son abolition n'en deviennent pas plus compréhensibles.
Il est certain que Staline lui-même n'a pas cru que des mausolées et des monuments consacrés à Lénine serviraient à convaincre quiconque du communisme. Par contre, le fait de prélever du matériel de construction en pénurie pour ériger ces statues montre de quelle façon le secrétaire général de ce PC a tenu à impressionner les gens en général et les membres du parti en particulier. Il a demandé à son peuple de respecter le pouvoir régnant qui honorait par des édifices pareillement luxueux son fondateur et donc soi-même. Il est vrai qu'un tel respect n'est efficace que dans la mesure où la force du pouvoir s'impose aux citoyens impressionnés. Par ce biais, l'obéissance est garnie de la consolation qu'on ne cède pas simplement à la force, mais se plie aux idéaux et à la personnalité affable de son fondateur. Sur ce point, l'initiative stalinienne pour faire vénérer Lénine par toute la nation soviétique était une spéculation anti-révolutionnaire sur une tradition de pensée servile, elle-même anti-révolutionnaire.
A l'intérieur du parti, l'instauration d'une fidélité idéologique envers le chef historique de la révolution était un moyen d'imposer la discipline. Pourtant, les monuments y jouaient un rôle moins important que la technique – maîtrisée non seulement par Staline – d'utiliser le recours à Lénine comme un argument. Il ne s'agissait pas de la discipline telle qu'elle est indispensable pour faire fonctionner la lutte révolutionnaire; c'est-à-dire d'une discipline qui se fonde sur la volonté même de l'association révolutionnaire de ne pas faire dépendre son succès éventuel des caprices de ses membres. Une telle discipline ne peut pas être améliorée par des modèles morts ou vivants. Là où des modèles font leur effet (ou sont déstinés à le faire), il s'agit d'autre chose: à savoir d'une identification à la cause incarnée par l'homme-modèle, et non pas de l'approbation des gens basés sur leur compréhension et sur leur volonté.
C'est ainsi que Staline a fait de la soumission une vertu du parti. Et a posteriori, certains interprètent cela comme une finte de sa part pour satisfaire son avidité de pouvoir. Ce reproche ignore que cela n'aurait pas été possible si le parti n'avait pas été lui-même de cet avis. Et il révèle son point de vue selon lequel le parti serait tombé dans de mauvaises mains. Pour le parti Bolchevik, c'était pourtant une contradiction de réclamer une obéissance aveugle pour remplacer par quelque chose de bien la violence de la société de classes basée sur l'opportunisme et la moralité – bien à la différence d'associations d'électeurs démocrates ou des mouvements fascistes qui ne revendiquent qu'une direction efficace. Staline n'aurait jamais pu imposer cette contradiction, si l'idée que le parti - Staline inclus! – avait de soi-même n'en avait pas été marquée.
Car malgré leur révolutionnarisme pratique, les Bolcheviks n'ont jamais renié le moralisme bourgeois qui idéalise la dévotion à des valeurs suprêmes, à des objectifs "plus élevés", donc non fixés par les gens eux-mêmes. Ils n'ont rompu avec ce moralisme, ni quant à son contenu, ni quant à sa forme. Tout en voyant pertinemment la fausseté des propos bourgeois sur la liberté, l'égalité et la fraternité, les Bolcheviks s'en faisaient les avocats les plus fervents, considérant leur révolution comme la tentative de réaliser de manière appropriée ces idéaux. Et l'idée d'exécuter un rêve de l'humanité "historiquement à l'ordre du jour" – qui constitue la "base matérielle" à leur entreprise idéaliste d'embellir le monde – est moraliste en soi, parce que le but d'abolir le capitalisme, que le parti se propose et qu'il essaie de réaliser, est transformé en un devoir que le parti prétend accomplir. Il s'ensuit que les discussions que les Bolcheviks ont menées sur des questions d'ordre politique ou tactique ne se sont jamais limitées à identifier des ennemis et des obstacles et à trouver les meilleures méthodes pour les déjouer. Même dans ce domaine, ils étaient inspirés de l'idée de mener une lutte juste contre des forces aussi bien mauvaises que destinées à périr. Ils luttaient pour la révolution sous le signe du paradoxe que leur projet était infiniment bon, mais était justifié et imposé dans sa pratique par la situation historique – et que, par conséquent, leur projet dépendait des conditions de son succès.
Dans le cadre de cette téléologie historico-moraliste, les victoires et les défaites du parti n'étaient jamais simplement des victoires et des défaites – bien que pour leur activité pratique les Bolcheviks en aient bien tiré des conclusions -, mais leur servaient d'à-propos pour poser des questions d'ordre idéologique. Tout sérieusement, on avançait que des succès "prouvaient" le bien-fondé de la cause du parti qui avait mérité de bonnes notes pour ses capacités de pronostic. De l'autre côté, des échecs soulevaient des doutes si les responsables n'avaient pas ignoré ce que l'histoire mettait sur "l'ordre du jour". Pour y remédier, deux possibilités s'offraient: soit une nouvelle "évaluation" officielle, soit la conclusion qu'il avait été commis une faute contre la ligne correcte du parti.
Or, il est clair que le succès de Lénine ne se fondait pas sur sa connaissance de lois historiques objectives, mais était plutôt dû au fait qu'il se foutait au bon moment de théories pareilles. Mais pour le parti, la révolution victorieuse rendait son leader irréprochable et en faisait l'idée même de l'historique révolutionnaire et de la ligne uniquement correcte. C'est ce que Staline a bien retenu. Il est vrai d'autre part que pas mal de choses allaient à rebours dans l'édification du règne du parti en Russie, mais certainement pas parce que les règles sur ce qui s'imposait historiquement auraient été violées. C'est plutôt un surcroît de respect pour ces lois imaginaires qui en est responsable. Mais pour le parti, des fautes ou des échecs se présentaient régulièrement comme des déviations de la route du succès objectivement désignée. De plus, des déviations qui ne pouvaient se justifier par le bénéfice du doute, car la connaissance de l'inévitable était acquise au parti. Propos qui également sautaient aux yeux à Staline. C'est dans cet esprit de la tradition bolcheviste qu'il voulait diriger le parti de Lénine vers l'avenir.
Ainsi, Staline a fait tout son possible pour se rendre capable de jouer le rôle de Lénine. Bien qu'il ne brillait guère par son esprit, il a pris soin de prouver que tout ce qu'il pensait nécessaire politiquement pour sauver et stabiliser l'Union Soviétique avait une nécessité historique. Il ne lui suffisait pas de chercher simplement à convaincre le parti de se décider à édifier le socialisme dans le pays où il régnait, mais il a voulu implanter à tue-tête et à force de citations de Lénine la conviction que le "socialisme dans un seul pays" était, vues toutes les lois d'airain de l'histoire et les étapes à suivre, possible même dans la Russie de 1926. Et son parti s'est laissé impressionner par des considérations de ce genre. Il s'est attaqué aux koulaks, c'est-à-dire aux paysans riches, dès 1927 parce qu'il voulait s'opposer au danger que la puissance privée de la propriété foncière et du capital des produits d'alimentation ne renaisse; cependant il n'a pas simplement mobilisé son parti pour ce but, mais il a préféré faire adhérer son parti à la "théorie" qu'une "intensification de la lutte des classes" était inévitable en vertu des lois historiques même et surtout lorsque l'édification d'une économie socialiste fait des progrès. Et c'était à cette "vérité simple et évidente" que le parti devait faire face. Et cetera...
Il n'est pas difficile de constater que ces "évolutions théoriques du marxisme-léninisme" sont en fait des idéologies construites ad hoc pour accompagner certaines résolutions politiques. Mais à la différence de ce qu'ont dit certains "théoriciens critiques", ce fait parle en faveur du jugement politique de Staline. Car lui, tout comme Lénine qui ne s'est pas laissé dissuader de faire la révolution par des schématismes fétichistes d'un "ordre du jour" historique, n'a pas attendu que "le jour" pour édifier le socialisme en Russie "soit venu". Mais ceci n'est qu'un côté de la médaille. Car tout en n'en tenant pas compte dans son action pratique, il a pris très au sérieux ce style de prouver la vérité de sa politique, en utilisant surtout des mots d'ordre de feu Lénine, et par cette manière de penser, il ne faisait qu'un avec son parti. C'est pour cela et non par calcul cynique qu'il a perfectionné cette technique à un degré tel que ses discours politiques consistent surtout en des chicanes sur des mots et en des ergoteries à interpréter les "classiques du marxisme-léninisme". Et de nouveau, ce n'est pas à cause de ses déductions pénibles que son parti l'a soutenu dans les décisions principales, ni, à plus forte raison, que le parti s'est imposé dans sa propre société par rapport aux "classes" auxquelles il s'attaquait. Mais vus sous l'angle de l'idéologie du parti, les succès de Staline servaient automatiquement de preuve que ses calembours en faisaient un connaisseur intime de ce que "la vie" exigeait, qu'il incarnait l'identité du parti avec les conditions et les garanties de son succès, que donc le parti avait trouvé en lui le nouveau Lénine – le "Lénine de nos jours".
C'est dans le même esprit que Staline menait la dispute avec des représentants de lignes différentes au sein du parti. Le secrétaire général ne se satisfaisait pas de faire le point sur les alternatives, de critiquer un radicalisme erroné et l'esprit de compromis exagéré; de caractériser les obstacles à surmonter et de produire des jugements communs et un consensus sur le chemin à choisir: cela ne suffisait – ou plutôt n'aurait pas suffit – au secrétaire général. En luttant pour la majorité de sa ligne politique, Staline a toujours manié les armes de ce moralisme historique qui dans son parti avait cours sous le nom de "marxisme-léninisme". Cela signifiait que des adversaires étaient présentés comme ayant dévié du cours que le devoir historique prescrivait à l'époque donnée. Ce reproche fut prouvé par des discordances vraies ou inventées entre les idées de ceux qui étaient critiqués et des citations de Lénine, et les objets de la critique se voyaient soupçonnés de ne pas partager le but du parti.
Un exemple choisi au hasard: face à Zinov'ev qui ruminait la question de savoir si le mot d'ordre de l'édification du socialisme dans la seule Russie ne "sentait pas l'étroitesse nationale "et par conséquent" n'était pas une façon léniniste de poser la question" – propos qui évidemment n'étaient pas des plus brillants non plus – , Staline s'est mis à polémiquer dans son écrit "sur les questions du léninisme" par la déduction suivante:
"Donc, selon Zinov'ev, reconnaître la possibilité d'édifier le socialisme dans un seul pays signifie avoir des positions d'étroitesse nationale, et nier cette possibilité équivaut à être dans le champ internationaliste.
Or, si c'est vrai, cela vaut-il la peine de lutter pour la victoire sur les éléments capitalistes dans notre économie? N'en résulte-t-il pas qu'une telle victoire est impossible? La capitulation devant les éléments capitalistes dans notre économie – voilà où mène la logique intérieure des arguments de Zinov'ev.
Et cette absurdité qui n'a rien de commun avec le léninisme nous est présentée comme «internationalisme» et «léninisme pur sang»!
J'affirme que dans la question tellement importante de l'édification du socialisme, Zinov'ev se détourne du léninisme et s'abaisse vers les propos du menchevik Soukhanov..."
La décision du parti n'impliquait pas tout simplement la fin d'une telle dispute. Elle mettait l'adversaire vaincu en tort envers l'histoire et le convainquait d'une position contradictoire à la ligne du parti, donc qui lui était nuisible. Ce verdict gagnait sa qualité écrasante par le fait que dans la majorité des cas, il ne qualifiait pas une réelle volonté de saboter l'édification so-cialiste, mais mettait à l'écart de bons léninistes, qui comme Staline essayaient de trouver la seule réponse historiquement correcte aux devoirs que l'histoire posait – et auxquels les succès de Staline donnaient tort en réalité. La chose était aggravée du fait que ni eux ni Staline ne savaient distinguer entre une erreur – s'il était convenu qu'il s'agissait d'une conception erronée de l'histoire – et une contravention – contre la ligne correcte du parti. Les abjurations garnies d'auto-accusations et les bannissements de prétendus ennemis du parti et du peuple faisaient donc partie de la culture morale du Bolchevisme qu'aucun des adversaires de Staline n'a jamais critiquée.
Ce qui était propre à Staline, c'est qu'il pratiquait jusqu'au bout la dialectique du soupçon moral. En tant que gardien sévère de la ligne du parti, le secrétaire général devait remarquer un jour ou l'autre que les disputes au sein du parti n'avaient toujours pas trouvé de fin satisfaisante lorsque les vaincus se déclaraient soumis. Car une fois qu'un camarade était soupçonné de ne pas partager sincèrement le but du parti, il était évident que son approbation a posteriori de la politique en vigueur devait faire douter si cette approbation était donnée de bonne foi ou par opportunisme (ce qui laissait prévoir sa prochaine déviation), ou, pire encore, dans le calcul de mieux pouvoir nuire à l'intérieur du parti. Le chef flairait partout la trahison. Et, une fois l'accusation de duplicité introduite au sein du parti, aucun acte de soumission ne pouvait plus être justifié moralement: Plus l'autocritique était exhaustive, plus il était certain d'être soupçonné d'hypocrisie. Par ce processus, le contrôle de la loyauté des membres du parti se détachait complètement des différends sur les alternatives de l'édification socialiste. C'était à Staline qui incarnait la ligne correcte que revenait la tâche désagréable de séparer les boucs et les agneaux en jugeant de leur fidélité envers lui-même. C'est ainsi que le désir anti-révolutionnaire de mesurer l'action politique du parti par rapport à des lois imaginaires de l'histoire s'est transformé en un acte arbitraire de celui que l'obéissance de son parti ainsi que ses succès révélaient comme connaisseur "génial" des dites lois. Le moralisme appliqué de Staline fut déployé con amore afin de constituer des théorèmes sur des conspirations qui régulièrement étaient imputées aux activités de tel ou tel pays impérialiste. Certains accusés finissaient par y croire eux-mêmes. Parfois, ils confessaient sans conviction ces activités en public afin de rendre un (dernier) service à leur parti.
L'évolution progressive de la dispute politique par des arguments moralistes vers l'épuration du parti de plus en plus dénuée de fondement était favorisée par le fait que les difficultés pratiques de l'édification socialiste "dans un seul pays" étaient loin de disparaître. Au contraire, elles s'aiguisaient au fur et à mesure que le parti se ralliait dans sa totalité et en applaudissant debout son secrétaire général. On ne doutait plus de l'absurdité de mettre la planification socialiste sous le joug de l'accumulation financière. D'autant plus évidente paraissait la "conclusion" de sabotage si la collaboration entre les entreprises et des branches ne fonctionnait pas. Les chefs de ces conspirations présumées anti-socialistes étaient faciles à repérer: tous ces camarades qui un jour ou l'autre avaient douté du "socialisme dans un seul pays, de "l'aggravation nécessaire des luttes de classe" ou de telle ou telle doctrine et qui apparemment n'avaient su – ou voulu – se débarrasser de leurs doutes. Puisque la soumission ne pouvait plus faire naître la confiance, il ne restait plus, fidèlement aux principes moralistes, que la liquidation des camarades infidèles. Cela aussi était une évolution "historiquement inévitable" de la ligne du parti qui d'ores et déjà constituait l'article de foi qu'il fallait observer. Inévitablement, même les camarades qui n'avaient jamais donné signe de déviation ne furent pas épargnés: sur les 1966 délégués du XVIIe congrès du parti qui en 1934 avaient apporté des ovations unanimes à la victoire totale de la ligne stalinienne, –
"Si lors du XVe congrès il fallait encore prouver que la ligne du parti était correcte et lutter contre certains groupuscules anti-léninistes, et si le XVIe congrès avait pour tâche de faire disparaître les derniers restes de ces groupuscules, lors de ce congrès il n'est pas besoin de prouver quoi que ce soit, ni, parait-il, de vaincre qui que ce soit. Tout le monde voit que la ligne du parti a vaincu." (applaudissements tonitruants). (extrait de: rapport au XVIIe congrès).
– selon les données de Chrouchtchev; 1106 délégués ont été arrêtés jusqu'au XVIIIe congrès en 1938, sur les 139 membres et candidats du comité central élus en 1934, 98 ont été liquidés dans la même période.
Finalement, la culture du soupçon n'épargnait pas non plus les masses hors du parti. Staline se permettait la contradiction de demander à des gens, que son parti n'avait pas gagné pour le communisme, la reconnaissance inconditionnelle de ce parti et de son chef comme garantissant l'avancée vers cet objectif. Il l'exigeait suivant le principe très moral, mais contraire à toute agitation, que la cause du parti était le devoir objectivement suprême de tout contemporain honnête. Si ce principe exigeait l'obéissance, il n'exigeait pas pour autant que les gens le partagent ou le comprennent. Il se fondait simplement sur la nécessité du socialisme prétendument imposée par l'histoire. Le parti jugeait tous et toutes par leur fidélité envers le parti et le "Lénine de nos jours", même ceux qui ne s'étaient jamais demandés s'ils étaient d'accord avec ses objectifs. Par esprit de justice, les critères étaient moins sévères que pour les cadres du parti et dépendaient toujours de la responsabilité personnelle pour le progrès de la société. Le problème d'éliminer la différence politique entre le parti et les masses, de la faire disparaître dans l'identité d'un objectif partagé et poursuivi consciemment par la société, était considéré comme une réalité ayant toujours existée moralement; et par là, prolongé à l'infini. C'est ainsi que sous Staline le moralisme révolutionnaire des Bolcheviks a commencé une seconde carrière comme idéologie d'un pouvoir d'Etat que ce communiste était à la fin de ses jours loin de vouer à l'atrophie.
Le secrétaire général s'est plutôt voué à l'entreprise d'incarner la ligne uniquement correcte du parti même dans des domaines quelque peu éloignés de l'édification socialiste telles que la théorie de l'hérédité et la linguistique. Même de ce côté plutôt ridicule, Staline n'a fait qu'accomplir ce qui est impliqué dans la notion du modèle: l'idéal archi-bourgeois d'une "autorité personnelle" que la raison ne saura jamais justifier.
En s'avisant que l'exemple de Staline n'était pas assez bon pour mériter qu'on expose son cadavre à côté de celui de Lénine, les successeurs de Staline n'ont pas rétracté cette erreur, mais simplement son radicalisme qui n'allait plus de pair avec la puissance mondiale socialiste plus ou moins consolidée. C'est grâce aux succès de Staline que son miracle économique a fini par se débrouiller sans travail forcé et son moralisme historique sans procès-spectacle – mieux en tout cas que l'antisoviétisme bourgeois ne s'arrange sans le spectre stalinien.
En 1943, Staline a dissous la IIIe Internationale, le "komintern", l'alliance de partis révolutionnaires fondée par Lénine. Ce faisant, il a résolu au moins une des contradictions politiques héritées de celui-ci et poursuivies par lui avec ardeur. Et là encore, la solution était d'un esprit anti-communiste, sans pour autant susciter la confiance, voire la gratitude des démocrates bourgeois. Bien qu'il s'agisse, pour ce qui concerne Staline, d'un malentendu d'envergure historique, l'opinion occidentale continue à considérer la rupture avec le projet d'une révolution mondiale comme une ruse tactique – ruse la plus avortée de l'histoire universelle, s'il en avait été ainsi! – . Même diagnostic pour l'histoire de l'après-guerre: l'affirmation que l'entreprise (tellement conforme à l'ordre international) de fonder un "camp socialiste" composé des pays que l'armée soviétique victorieuse occupait à la fin de la guerre, continue à "prouver" un prétendu "expansionnisme révolutionnaire" de l'URSS – rien n'est plus loin de la vérité. Cette conception ne trahit que la volonté persistante de l'impérialisme de traiter, malgré l'évidence, l'Union Soviétique comme une perturbation de toute politique mondiale "normale".
La fondation du komintern avait été inspirée par la conception que l'Etat national, soit-il gouverné par des partis bourgeois avec ou sans le concours des social-démocrates de la IIe Internationale, était l'ennemi juré du communisme. De plus, le parti savait que l'impérialisme de ces Etats ne pouvait être rompu que de l'intérieur, par le soulèvement du prolétariat révolutionnaire qui réalisait qu'il ne faisait que les frais des intérêts internationaux de ses dirigeants tandis que des défaites militaires ne font que radicaliser ces intérêts. Telles étaient les raisons pour lesquelles le parti Bolchevik , victorieux dans son pays, avait intérêt à promouvoir une alliance des partis révolutionnaires; car il avait de quoi craindre pour l'existence du pouvoir des soviets, tant que l'impérialisme restait essentiellement intact – les Etats capitalistes avaient fourni les preuves de leurs intentions en soutenant la contre-révolution interne en Russie. De leur côté, les partis alliés aux bolcheviks reconnaissaient que c'était leur cause qui avait acquis une première victoire dans la révolution d'octobre, et faisaient ce qu'ils pouvaient pour consolider ce succès. Ils partageaient le même objectif, à savoir la révolution mondiale, rien de plus ni de moins.
Dans ces circonstances, cela n'aurait pas dû signifier grand-chose que les communistes n'aient pas réussi à étendre sur d'autres pays le succès qu'ils avaient en Russie. L'échec en lui-même ne prouve rien; s'il était inévitable en raison de fautes commises, on élimine ces fautes et on fait un nouvel essai – du moment que l'on maintient l'objectif initial. Mais la conception des bolcheviks et de leur secrétaire général n'était pas si "simpliste". Ils considéraient que leur succès était exemplaire, et non seulement dans des questions pratiques comme par exemple la meilleure méthode de convaincre des paysans las de la guerre ou de dénigrer un tsar, mais dans un sens plus fondamental. S'ils faisaient l'éloge du "génie" de Lénine, c'était pour vanter son adresse à trouver le moment exact où l'ensemble des conditions aurait permis une révolution victorieuse. Telle était la leçon qu'ils demandaient à leurs camarades étrangers de tirer de l'expérience russe. Car leurs défaites semblaient prouver "à l'évidence" qu'ils leur manquaient ce "sentiment du possible".
Cette manière "d'analyser" succès et échecs implique un jeu bizarre avec la catégorie logique de "possibilité". L'étude d'une situation politique donnée et la recherche de leviers pour une intervention efficace ne sont que secondaires, voire même feintes. La réflexion du "possible" ou "faisable" consiste en une idée de dépendance dénuée de contenu: C'est précisément la situation qu'un parti révolutionnaire veut bouleverser qui est promue au rang de condition déterminant la possibilité d'un succès. Finalement, la situation dans laquelle la révolution réussit, apparait être la raison du succès. Cette erreur théorique peut être anodine si, au cours de leur lutte, des communistes estiment qu'une situation est "révolutionnaire" et – comme Lénine – s'empressent de faire le nécessaire pour s'imposer. Car dans ce cas, l'idée d'agir en dépendance de certaines conditions préalables du succès est sans importance pratique. Mais cette pensée est fatale si elle sert à s'expliquer une défaite: car alors, elle aboutit à la conclusion "qu'en fin de compte, c'était impossible". Ce message peut se doter "d'évidences" à discrétion, car n'importe quelle difficulté est transformée en impossibilité. Cela peut servir à se consoler – une activité plutôt bête pour des communistes privés de succès. Mais surtout, une telle "leçon historique" a tendance à être interprétée comme le signe que l'on se serait fixé le mauvais but. Finalement, elle se résume à une critique de l'intention d'ordre purement opportuniste: si une tentative de soulèvement échoue, ce n'est pas à cause de telle faiblesse du propre côté ou de telle supériorité de l'adversaire, mais parce que toute l'entreprise était trop révolutionnaire pour la "situation".
Les Bolcheviks étaient champions dans la maîtrise de cette idée de soumission et d'adaptation – même si eux-mêmes ne s'étaient pas du tout soumis à des conditions. Mais dans leur cas, cela avait bien fonctionné, et par conséquent leur théorie de la "situation révolutionnaire" génialement saisie ne pouvait qu'ajouter à leur succès l'orgueil d'avoir accompli une "mission historique" que Marx et Engels auraient prétendument pronostiquée. Mais la vérité amère, à savoir que ce genre "d'empirisme" aboutissait à une justification générale de l'opportunisme politique, donc du point de vue anti-révolutionnaire par excellence, se faisait sentir de plus en plus au fil de la politique du komintern. Cela n'empêche que Lénine ait, de ses jours, tenu nombre de propos corrects au nom de cette manière de penser – par exemple, il a critiqué les espoirs assez fantaisistes de certains gauchistes d'Europe occidentale sur l'imminence de la révolution en signalant qu'il fallait d'abord mener la lutte qu'on veut gagner au lieu de la déclarer gagnée par principe... Staline, en tout cas, s'est borné à faire apprendre à ses camarades une seule "leçon de l'histoire" impliquée dans cette manière de penser: celle que leurs tentatives avortées de soulèvement prolétaire prouvaient qu'ils n'avaient pas orienté leur politique sur le possible et qu'ils se seraient trompés sur leurs devoirs qui, pour eux, ne mettaient pas à "l'ordre du jour" la révolution.
Que devaient-ils faire d'autre? La question n'était pas difficile à résoudre, puisque c'est la réponse qui intéressait Staline. C'était en Russie que la révolution, que tous désiraient, avait commencé; c'était donc là que des partis communistes sans propres succès révolutionnaires devaient trouver une tâche. C'était la lutte anti-impérialiste qui s'imposait, mais au nom d'un objectif plus modeste que celui de la révolution: la lutte contre l'antisoviétisme du monde bourgeois. C'est ainsi que la raison pour laquelle les Bolcheviks étaient intéressés à voir la révolution vaincre dans d'autres pays: à savoir la protection de leur entreprise politique, se transforma en le but que les communistes étrangers devaient se fixer. Et pour s'occuper de cette tâche, une "situation révolutionnaire" n'était pas nécessaire. En fait, une révolution ne serait pas le meilleur moyen pour convaincre un gouvernement impérialiste qu'il vaille mieux ne pas se livrer à des aventures anti-soviétiques. Et c'est ainsi que la promotion du soulèvement prolétaire disparaissait du catalogue des devoirs des communistes "de l'extérieur".
Les partis qui dans leurs pays considéraient avoir une certaine chance de faire la révolution furent les premiers à apprendre cette leçon. Le komintern sema tant de doute et de confusion dans les projets du PC allemand que celui-ci échoua en 1923. Il commanda aux communistes chinois de se soumettre à Tchiang-Kai-Chek jusqu'à ce que celui-ci fut en mesure de les attaquer et les soulèvements que Staline fit orchestrer ensuite n'avaient plus la moindre chance de succès. Des ennemis jurés auraient eu du mal à procéder de manière plus efficace. Mais pour Staline et son parti, cela confirmait "l'évaluation" qu'ils avaient des perspectives du socialisme en dehors de leur propre pays.
Pourtant, les partis du komintern n'ont à peine mieux réussi à la tâche plus "modeste" de se faire les avocats de bons rapports de leur pays avec l'Union Soviétique. Et ce n'était pas la faute des circonstances qu'ils ont utilisées et combattues, mais celle du caractère contradictoire de la tâche même. Ces partis s'étaient séparés de la IIe internationale et s'étaient opposés à la social-démocratie parce qu'ils prônaient "l'internationalisme prolétarien" contre une politique extérieure nationale, parce qu'ils refusaient la participation politique sous le "toit" de l'Etat national, parce qu'ils combattaient le réformisme démocratique etc. Et maintenant, ils devaient préconiser des rapports paisibles entre leurs gouvernements respectifs et l'URSS et intervenir dans ce sens et sans la moindre ambition révolutionnaire dans l'arène politique nationale, conclure des alliances avec la social-démocratie et d'autres manoeuvres du genre. Cela étonnait les militants de base sans pour autant impressionner leurs adversaires bourgeois et sociaux-démocrates; leur mascarade nationale ne les qualifiait pas pour devenir des partenaires. Il faut dire que ces âmes fidèles à Moscou non seulement se masquaient, mais accomplissaient des chefs d'oeuvre d'abnégation. Car par leurs offres d'alliance, ils donnaient expressément la priorité aux différences de parti à l'intérieur du camp bourgeois par rapport à celle qui les opposait en tant que communistes à tous les autres tandis que ceux-ci persistaient dans leur anti-communisme. Ils voulaient être opportunistes et ne faisaient que susciter des doutes sur la sincérité de leur opportunisme. Et cela d'autant plus qu'ils n'avaient même pas le droit de maintenir une seule ligne d'accommodation, puisque de temps en temps on leur demandait d'attaquer la social-démocratie comme ennemi principal – comme si des communistes dans un pays capitaliste n'avaient pas de problème plus urgent que de régler des comptes avec des "traîtres" selon l'exemple que Staline leur donnait en Russie. Plus tard, c'était à nouveau l'antagonisme entre démocrates et fascistes qui constituait la valeur suprême du komintern. Et fidèles aux mots d'ordre donnés, des ministres communistes du front populaire contribuaient à sauver la société capitaliste en France des ambitions d'ouvriers en grève qui avaient pris la participation du PC au gouvernement pour le début de la fin de l'Etat de classe. Pour la révolution, le temps était censé "ne pas avoir mûri"; mais en Espagne la différence entre le fascisme et une république libérale qu'il était interdit de transformer en communisme valut aux yeux de Staline le sang des militants communistes – et eux-mêmes ne trouvaient rien de mieux à faire...
Pendant tout ce temps, Staline s'occupait soi-même – quoique sur un autre niveau – de la tâche qu'il avait prévue pour les partis communistes alliés: il faisait de la politique extérieure. De gouvernement en gouvernement, il sollicitait la reconnaissance diplomatique – accordée en 1924 par les Etats principaux – , des rapports commerciaux, des pactes de non-agression et la paix en général. Il tentait de convaincre les dirigeants de nations impérialistes qu'on pouvait s'arranger à merveille avec la Russie révolutionnaire. Et c'était eux qui rappelaient à Staline que sa participation dans la diplomatie internationale était en contradiction flagrante avec l'existence d'un komintern dirigé par Moscou et considéré toujours comme agence de subversion ayant comme but programmatique une alliance internationale des ennemis d'Etat. Ces rappels n'étaient aucunement théoriques: il arrivait que des gouvernements occidentaux chassaient des représentants soviétiques officielles pour comportements innaceptables.
Pour quelque temps, la seconde guerre mondiale a assuré la clarté des rapports internationaux. Le fait que l'Union Soviétique devenait la victime principale de l'impérialisme allemand insatisfait, ne prouvait aucunement à Staline la faillite complète de son opportunisme en politique internationale – qui avait fini par le conduire aux côtés des Nazis – , ni, à plus forte raison, certaines "défaillances" dans la promotion de la révolution mondiale que les fondateurs du komintern avaient correctement considérée comme la seule "assurance de survie" valable du socialisme dans un seul pays. Au contraire, Staline profitait de l'alliance militaire anti-fasciste pour se payer le billet d'entrée au monde des Etats impérialistes à titre de membre pleinement intégré. Il demandait aux partis alliés de faire de même et de s'intégrer dans n'importe quelle coalition anti-fasciste et de ne pas jouer d'autre rôle que celui de meilleurs démocrates. Par rapport à cette politique, le komintern devenait un double anachronisme: en tant qu'association internationale d'opposants, il importunait les démocraties avec lesquelles Staline ne voulait plus avoir d'antagonisme. Et pour les communistes de l'extérieur qui tentaient avec plus ou moins de succès de s'insérer à des fronts unitaires dans leurs pays, même le reste d'internationalisme et de fidélité envers l'Union Soviétique, que cette association symbolisait, devenait un embarras. La dissolution du komintern était conséquente – toute aussi conséquente que la victoire du patriotisme bourgeois dans les partis à marteau et faucille à l'Ouest. Ce patriotisme ne pouvait que s'accentuer au moment où les partenaires bourgeois se permettaient la liberté de congédier les communistes de l'unité nationale.
Cette rupture s'imposait au moment où l'alliance fondée par la guerre entre l'URSS et les démocraties impérialistes touchait à sa fin. Une fois de plus, c'étaient les adversaires du communisme qui avaient gardé l'initiative. Ce qui restait à Staline, c'était la défensive, quoique celle d'une puissance militairement forte: camp socialiste au lieu de révolution mondiale. Voilà le dernier mot de Staline sur cette affaire.
Il va de soi que les puissances mondiales libres lui en veulent tout autant qu'elles en auraient voulu aux communistes mondialement organisés d'avoir fait une révolution sur tout le globe. Une seule différence: dans le second cas, elles n'existeraient plus.
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