Le PCUS est manifestement mécontent des résultats de son propre système économique. Il constate que les intérêts matériels de sa société ne sont qu'insuffisamment satisfaits. C'est pour y remédier qu'il veut augmenter la productivité.
La "restructuration" économique à laquelle se livre le parti n'a toutefois rien à voir avec une économie planifiée communiste qui saurait prévoir le travail nécessaire et qui organiserait l'acquisition et l'utilisation des moyens de production facilitant le travail. Au lieu de cela, le parti réorganise les tâches contradictoires qu'il a imposées en tant que buts économiques à ses sociétés d'Etat et au peuple travailleur. Il exige une circulation plus rapide des valeurs d'échange (produits considérés d'après la proportion dans laquelle des valeurs d'usage s'échangent l'une contre l'autre) afin que la production et la répartition des valeurs d'usage (produits considérés d'après leurs propriétés physiques utiles) s'améliorent d'elles-mêmes. Il s'adonne au fétiche "profit", comme si la rentabilité signifiait davantage de produits pour moins de "somme" de travail – alors qu'il a lui-même aboli la propriété privée qui est la raison pour laquelle la production est soumise au critère du profit. Loin de profiter de la critique que Marx a élaborée sur la "loi de la valeur" en tant que lien économique propre au capitalisme, le PCUS prétend qu'en analysant cette loi, Marx aurait voulu conseiller aux communistes d'imiter cette loi et de chercher à perfectionner son fonctionnement.
C'est ainsi que le PCUS "corrige" son économie de leviers anti-communiste: par ses erreurs.
Le parti présente de nombreuses preuves de la nécessité d'une restructuration économique: l'approvisionnement tant des entreprises que de la population laisse sans cesse à désirer soit parce que les biens manquent ou sont à peine consommables, soit parce qu'ils ne servent à rien, étant de mauvaise qualité; d'un autre côté, le matériel est gaspillé dans la production ou se détériore lors de son acheminement ou bien en raison de sa non-utilisation; les découvertes technologiques permettant d'augmenter la productivité des méthodes de production et la qualité des produits sont connues, mais elles ne sont pas appliquées. Selon le parti, tous ces effets négatifs ne sont vraiment pas nécessaires. Mais dès qu'il s'agit de modifier quelque chose, le PCUS considère toutes ces incongruités comme des problèmes. Cette façon de traiter une irrationalité évidente et de faire comme s'il suffisait d'un peu de bonne volonté et de bon sens pour y remédier, est mensongère. Confronté à la réalité de son économie" planifiée", le PCUS prétend qu'il lui est difficile de savoir ce qui manque aux gens et aux entreprises, et plus difficile encore de prévoir la production afin que tous les biens soient disponibles en nombre suffisant.
Il a raison à ce sujet étant donné qu'il n'essaie ni d'un côté ni de l'autre. Au contraire, le parti cherche à à "harmoniser" de plus en plus besoins et production. Au lieu d'établir une liste des manques et de donner les directives nécessaires, il bricole un "mécanisme économique" qui serait en mesure de constater les besoins, de contrôler la production, d'assurer l'approvisionnement, d'encourager les innovations, de rendre le travail plus efficient, en résumé d'effectuer le nécessaire. Naturellement, ce mécanisme n'existe qu'au figuré: en réalité, les planificateurs, les dirigeants d'entreprise etc. sont bien obligés de s'orienter d'après les rendements prescrits. De toute évidence, le parti se sentirait désemparé s'il se limitait à faire des besoins de consommation un impératif absolu et à introduire dans ce but les meilleures méthodes de production possibles. Ses directives ont une teneur tout autre: indices, normes, un système de calcul économique etc.. Et suivies correctement, elles fonctionneraient – selon lui – comme un mécanisme ingénieux aboutissant logiquement à une production optimale sans que les participants aient eu besoin d'en faire leur propre but!
Le principe de ce système de directrices se veut être efficace en étant justement indirect. Il repose sur l'idée d'une circulation monétaire qui, par l'achat et la vente, de biens dont le prix a été fixé les dirige là où ils sont nécessaires. Simultanément, celle-ci doit aboutir à des excédents financiers qui, de leur part, prescrivent aux planificateurs ce qu'ils peuvent planifier. Un mécanisme bien bizarre! Car le PCUS, avec sa révolution triomphante, n'a pourtant pas simplement aboli la domination des tsars, mais aussi celle de l'argent et de la propriété privée. Et il ne manquait pas de bonnes raisons!
Le parti voulait abolir et a aboli le résultat désagréable du système capitaliste, à savoir que les lois de la circulation et de l'accroissement de l'argent appauvrissent les travailleurs et augmentent la virulence de l'exploitation. Mais il n'a malheureusement pas réalisé que la "répartition" des biens dans le capitalisme n'est que le résultat final de la circulation de l'argent – une "répartition" très opportune pour le capitalisme parce qu'elle crée et reproduit les pauvres et les riches.
Toutefois, en même temps, le PCUS a fait une erreur anticommuniste, ainsi que le prouve le résultat de ses efforts. Il n'a pas voulu combattre la suprématie de la monnaie sur la production sociale, mais seulement ses effets qu'il trouvait injustes. Il a exproprié la propriété privée capitaliste et a aboli ainsi les lois capitalistes de la circulation de la monnaie; mais en même temps, il a voulu réintégrer ces lois sans la propriété privée et sans leurs effets injustes. Tout est donc maintenant sens dessus dessous: en premier lieu, il existe la volonté officielle de répartir équitablement les biens; ensuite, les prix sont fixés. Ne fonctionnant plus comme des organes d'accroissement de la fortune privée, mais comme des lieux de production de l'Etat, les entreprises doivent réaliser avec ces prix un bénéfice comme s'il s'agissait d'un profit. Cependant, le fait de devoir s'enrichir ne doit s'orienter contre personne: ni contre les travailleurs, ni contre les acheteurs ou les fournisseurs, ni contre d'autres entreprises qui produisent les mêmes produits; c'est l'Etat qui doit en avoir le bénéfice et qui accumule des sommes d'argent de plus en plus grandes avec lesquelles il agrandit la production ...Tous les instruments du capitalisme renaissent, non plus comme des moyens servant à l'accumulation capitaliste – mais comme des moyens plutôt incommodes destinés à servir au peuple; ces instruments sont toutefois bien utiles comme moyens de domination de l'Etat sur la richesse sociale.
Sans aucun doute, une économie peut être organisée de cette façon. Mais il est tout de même un peu absurde que le PCUS utilise justement la liberté qu'il a acquise par la révolution – celle de pouvoir planifier la production – pour installer un système qui opère avec les "nécessités" de la rentabilité économique des valeurs d'échange; avec des "nécessités" toutes fictives qui ne sont pas fondées sur le "mécanisme" social réel de l'exploitation et de l'accumulation de la richesse privée, mais qui au contraire en tout lieu, pour chaque prix, chaque impératif de profit etc. se basent sur la volonté du parti ou de l'Etat. C'est ainsi que les ordres du parti à son peuple productif s'expriment par la forme la plus irrationnelle possible; une forme qui s'est de plus révélée être la plus efficace dans le capitalisme pour servir les intérêts de l'ennemi de la classe ouvrière – dans le capitalisme, cette forme a vraiment fait fonction de "nécessité" sans que l'Etat ait besoin d'établir un système de directives.
Ce fait est un indice de ce qui dans le capitalisme – indépendamment de toute "injustice sociale" – a paru plaire aux communistes soviétiques: l'existence d'une richesse abstraite, ayant la forme d'une somme considérable semblant s'accroître automatiquement et aliénée des travailleurs. Le PCUS ne veut pas abolir cet "acquis" du capitalisme, mais au contraire l'administrer "nationalement". Le parti veut assurer à l'Etat une richesse qui de prime abord n'a pas la forme de biens servant à satisfaire les besoins sociaux, mais qui, sous la forme d'un excédent monopolisé "selon les nécessités", est à la disposition exclusive de l'Etat. Il semble que le parti fasse tout pour donner à l'Etat le rôle économique d'exploiteur général réel de toute la société. En tout cas, cette pratique du PCUS désavoue violemment son idéal d'une démocratie économique dans laquelle chaque travailleur participerait aux décisions prises sur le produit du travail social.
Mais cela semble moins déranger le PCUS que le fait que son singulier mécanisme présente de nombreuses carences qui gênent ceux qui commandent son économie. Car le parti a beau faire confiance à l'efficacité de ses directives, en pratique, celles-ci doivent être équipées de "stimulants" pour qu'elles fassent effet. Une idée qui serait ridicule dans le monde capitaliste que le parti a tellement copié pour installer ses instruments économiques, et simultanément un aveu remarquable du fait que les producteurs ne sont pas les bénéficiaires de leur propre travail. Les entreprises qui ne servent plus l'intérêt capitaliste de s'enrichir, sont équipées d'un système de "stimulants" pour la direction et le personnel comme si elles étaient des sujets économiques ayant un propre intérêt à obtenir un profit – un intérêt inévitablement artificiel. Cependant, cet intérêt ne doit pas pour autant agir aux dépens des autres, mais seulement au bénéfice de toute l'économie planifiée. Dans ce but, le parti impose à ses entreprises un "régime de calcul économique" qui dément son propre idéal d'une accumulation réussie. Il est donc indifférent au fait que les sommes d'argent avec lesquelles il opère, ne sont valables qu'en tant qu'effets de la concurrence capitaliste. Sous la forme de directives, ces sommes d'argent contrecarrent tout calcul.
L'Etat demande une surproduction constante accompagnée de principes orientés sur les coûts et qui exigent l'utilisation économe des moyens et des matériaux de production. D'autre part, la production doit être améliorée ou restructurée et les indices d'augmentation de la productivité du travail doivent être réalisés. Les produits doivent être améliorés et vendus meilleur marché et simultanément les indices de profit doivent être réalisés et les coûts abaissés... L'impératif du plan est de produire toujours plus en améliorant la qualité avec de moins en moins de moyens de production, comme si ces moyens n'augmentaient pas parallèlement à la production! Le caractère contradictoire des ordres conduit nécessairement les entreprises à calculer quelles normes leur sont plus facilement réalisables aux dépens d'autres; ou bien celles qu'elles peuvent négliger afin de présenter de plus grands succès dans d'autres domaines. Les effets négatifs d'une telle activité ont différents aspects: Par exemple, pour garantir la production d'un contingent et d'un excédent, il est recommandé de s'assurer une quantité suffisante de moyens de production et de travailleurs qui éventuellement ne seront pas utilisés et manqueront autre part. On économise du matériel aux dépens de la qualité des produits; on évite d'introduire de nouvelles méthodes de production économisant du matériel parce qu'elles provoquent une augmentation des coûts; l'amélioration de la qualité des produits, demandée aux entreprises et récompensée par certaines augmentations des prix, peut être également atteinte par une modification restreinte du produit sans avoir à restructurer et réorganiser la production, ce qui pourrait nuire à l'entreprise (présentant déjà un mauvais bilan des coûts et des excédents). Le parti enregistre ces faits comme des "phénomènes négatifs" - et aspire à des "leviers" qui seraient enfin en mesure d'amener l'économie à fonctionner de façon idéale selon les prescriptions de l'Etat. Depuis 70 ans, le PCUS réforme continuellement son économie et refuse systématiquement de reconnaître que l'irrationalité voulue de son système de planification et de gestion est la cause des nombreuses carences dont souffre son peuple d'une part et qui d'autre part le gênent lui-même.
La Perestroika de Gorbatchev suit cette ligne générale. Le parti bricole à son vieil idéal d'une entreprise qui satisferait d'elle-même tous les désirs de l'Etat et Gorbatchev prétend avoir trouvé la solution: renforcer l'initiative des entreprises. Résolument, il poursuit le plan aussi peu capitaliste que communiste d'augmenter la productivité du travail par une meilleure rentabilité de la gestion économique. Un plan qui n'est ni capitaliste, parce que la rentabilité n'est qu'un indice idéal de la planification, ni communiste parce que la planification obéit au fétiche de la rentabilité; c'est sur ce plan qu'il veut fixer les "besoins matériels" de la direction et du personnel des entreprises. Encore une fois, le PCUS entraîne son peuple à l'effort absurde qui consiste à mettre sur pied une production et une répartition des biens fonctionnant passablement – selon les automatismes contradictoires prescrits par sa gestion économique!
Dans ce but, le parti propage des idéologies qui font honte à tout communiste. Les idéaux les plus sots de l'économie d'entreprise qui veulent faire croire à l'humanité que sans le sempiternel profit on n'obtient ni des clous droits ni des chaussures valables, reçoivent leur bénédiction au plus haut lieu dans les débats actuels de Perestroika. L'accent mis sur la "propre" action des entreprises rappelle la légende de "l'initiative privée", comme si le profit naissait seulement du nombre d'idées et de l'énergie personnelle. La "performance" réelle, réalisée par un entrepreneur capitaliste, c'est de savoir se servir de la pression économique, pesant sur les travailleurs, son seul moyen de faire du profit, et de mettre ces derniers au service de l'accroissement de la propriété privée. Ceci ne se laisse évidemment pas transformer en une directive socialiste. "La réduction des coûts" est considérée comme le garant de toute efficacité – comme si l'abondance naissait de l'épargne. Et comme si le calcul capitaliste des coûts ne se basait pas sur la production d'excédents, ne craignant aucun frais, encore moins l'emploi surabondant de main d'oeuvre à bon marché. Les économistes soviétiques louent le "marché" en tant qu'institution utile qui satisferait au mieux tout besoin à peine existant – comme si la concurrence envers le besoin solvable n'avait pas son attrait dans le fait que la solvabilité de toute une classe est justement restreinte par le salaire de telle sorte que maints besoins peuvent attendre toute une vie avant d'être satisfaits. Les planificateurs soviétiques recommandent de recourir aux éléments de l'économie libre comme méthode permettant d'harmoniser la production aux besoins des consommateurs – comme s'il était particulièrement difficile de constater ce qui fait défaut; comme s'il s'agissait d'un problème insoluble pour un Etat planificateur, mais facile à résoudre par des entreprises devant réaliser un profit prescrit par l'Etat. Les débats sur la réforme ont en effet découvert que la "concurrence" était un genre de contrainte salutaire pour les entreprises. Elle devrait les amener à produire les rendements manquants jusqu'à présent. Une nouvelle recette économique qui n'exprime qu'un besoin moral comme toutes celles empruntées aux idéologies capitalistes: les directeurs d'entreprises et les collectivités de travailleurs devraient se donner plus de peine et mieux gérer leurs affaires. La vérité économique à savoir que le fait de concourir pour une solvabilité limitée entraîne nécessairement des perdants, est considérée par les experts du parti comme un moyen d'éducation. C'est pourquoi ils voient dans les fermetures d'entreprise, conséquence de la concurrence capitaliste, un levier efficace. Dans une économie où il existe un besoin constant en moyens de production et en travailleurs, les fermetures d'usine ne peuvent donc pas être le moyen de pression moral par excellence – tout aussi peu que les soi-disant chômeurs dont on parle tant à l'Ouest (mais que le système soviétique est pourtant loin de produire et dont la popularité théorique repose sur l'idée bizarre qu'ils exerceraient une action extrêmement motivante sur la volonté de rendement des travailleurs). Ces débats laissent de côté le fait que même la volonté de rendement la plus élevée nécessite des appareils de production pour se transformer en productivité. Cette erreur n'a rien d'étonnant puisque ces débats ne représentent que la superstructure idéologique de la réforme économique.
La conviction idéologique qu'un rendement productif est basé sur un personnage ayant le nom d'entrepreneur ou sur un genre de providence agissant matériellement au nom de marché, est une chose. Il en est une autre de vouloir faire naître ces produits, résultat d'un besoin moral, sous la forme de prescriptions à ses propres entreprises. En réalité, le parti ne fait que bricoler aux directives de son système de calcul économique et à la répartition du profit. D'une part, les directives doivent être réduites afin que les entreprises décident et aient plus de rendement "d'elles-mêmes". D'autre part, le parti n'a pas une confiance inconditionnelle dans sa propre recette de succès. Gorbatchev, lors de la réunion plénière du CC devant approuver la direction à suivre, a déclaré en juin 87: "Le problème d'un système d'indices devant relier la gestion centrale économique et l'autonomie des entreprises n'est pas encore résolu."
C'est encore un aveu que le PCUS persiste dans son erreur de vouloir être utile matériellement à son peuple sans introduire une économie planifiée. Une "relation" entre la direction économique centrale et les entreprises n'est en effet un "problème" que si les directives économiques ne résultent pas de la planification au bénéfice des producteurs, c'est-à-dire si elles ne peuvent pas compter sur le propre intérêt de ces derniers à les réaliser en conséquence. La "relation" est nécessairement un "problème" si un parti socialiste est d'avis qu'il ne peut servir son peuple que s'il l'incite au travail avec des moyens de coercition imitant la méthode capitaliste de calcul. Chose qu'il présente comme étant l'intérêt propre des entreprises et dont les résultats ne le satisfont jamais. Cette recherche d'une relation optimale se transforme alors en une mission économico-morale qui n'en finit pas.
Le PCUS fait appel au matérialisme insatisfait de ses masses comme motif pour effectuer des changements radicaux. Cela serait bien révolutionnaire, comme le prétend constamment le parti, s'il s'agissait vraiment du matérialisme libre de l'humanité travailleuse. Il n'en est rien parce que le parti spécule sur les désirs d'amélioration de gens qui se sont arrangés avec le système des "nécessités" instaurées par l'Etat. Le parti fait de la propagande pour une réforme qui consiste essentiellement à demander aux gens – chacun à sa place – plus de "flexibilité" pour mieux faire progresser l'économie.
"La bureaucratie" est attaquée en tant que l'obstacle principal à une amélioration générale, mais dans une seule intention pratique: Personne ne doit pouvoir se référer en bonne conscience aux directives, si ses efforts n'atteignent pas les résultats désirés. La critique du parti se dirige contre le "bureaucratisme en nous tous". Permettant à son peuple d'exprimer son mécontentement, le parti fait le calcul sordide de transformer la morale des masses en une force productive sociale au degré le plus élevé et le plus efficace.
Le PCUS a initié une campagne de critique contre la bureaucratie qu'il a créée et qui doit remplir les fonctions de planification et de direction de l'économie. Cette bureaucratie est en effet critiquable dans tout ce qu'elle fait. C'est elle qui exige pour la réalisation du plan la paperasserie résultant nécessairement des impératifs contradictoires et des "intérêts matériels" du système de calcul économique. Et ce sont justement ces contradictions que le parti ne critique pas. Au contraire, il soutient le point de vue économiquement absurde que la simple promulgation des objectifs du plan et leur grand nombre seraient pratiquement l'obstacle à un fonctionnement adéquat de l'appareil planificateur. On reproche à l'administration de donner tellement de directives que personne ne les respecte plus. Au lieu de critiquer ce que font les bureaucrates, le parti entretient le soupçon bourgeois et puéril que son système de paperasserie serait le frein de son système économique socialiste pourtant si dynamique.
Cette théorie absurde a l'avantage pratique que les "propositions concrètes d'amélioration" en résultent automatiquement; tel en était d'ailleurs son but. Le message du parti est de ne pas attendre et de mettre la main à la pâte là où c'est nécessaire. Cet impératif n'est pas aussi abstrait qu'il le semble et le serait dans une économie libre de marché. C'est ainsi qu'est stimulé le désir de remédier aux insuffisances quotidiennes: on se met à la recherche de la négligence la plus proche, ce qui n'est pas un travail de longue haleine pour un citoyen soviétique. Car c'est un phénomène propre à ce système complexe de stimulation de l'intérêt personnel que des tas d'individus zélés remplissent les ordres donnés sans les mettre en rapport rationnel avec les effets économiques matériels que le plan prescrit. Simultanément, il est facile de considérer chacun de ces "phénomènes" (résultant logiquement de ce système) du point de vue du sens commun d'une économie de marchandises non basée sur l'argent et de les condamner en tant qu'absurdités superflues ou même inouies alors que le système de planification et de direction inventé par le PCUS les traite comme un problème complexe des rapports entre marchandise et monnaie ou du système de calcul économique.
C'est une brillante performance de cynisme ce que fait le camarade Gorbatchev en se mettant à la tête de ce système de réclamations qui fait partie du socialisme réel depuis que celui-ci existe. Car s'il était sincère, on pourrait s'attendre à ce qu'un homme qui connaît les problèmes de sa société se décide un jour ou l'autre sur la voie à suivre: soit prendre parti pour la satisfaction optimale des besoins et des intérêts du peuple, soit pour le dirigisme orienté sur des catégories financières tel qu'il existe. Le PCUS est loin de mettre cette décision à l'ordre du jour. Il veut que les individus compensent selon leurs possibilités dans le système les erreurs que celui-ci produit. C'est pourquoi il donne raison à toutes les réclamations et même les provoque. Car il veut que son peuple qui porte plainte – ou pire encore qui n'élève même pas de réclamations concrètes – y remède lui-même.
Naturellement, avec ses 70 années d'expérience, le parti connaît toutes les ruses du système de réclamations – ce n'est vraiment pas une invention du nouveau secrétaire général. Celui qui a assez de discernement pour réprouver une irrégularité concrète, a également ses normes, directives et stimulants qui lui interdisent de remédier à un fait répréhensible de sa propre initiative et responsabilité. Car si tout fonctionne sur la base de directives, celles-ci font naturellement toujours obstacle – sauf dans le cas où on découvre un cas grave d'infraction aux devoirs; alors il y va de la tête du responsable, ce qui toutefois est loin d'être une critique de ces devoirs si susceptibles d'être enfreins. Ce jeu traditionnel de boucs émissaires ne suffit plus au parti en ce moment. C'est pourquoi il déclare la bureaucratie comme étant le bouc émissaire principal et général: cela lui permet de réfuter de prime abord l'argument de son peuple qui invoque les directives. Il donne en principe raison aux lamentations contre "l'appareil" avec lequel chacun a fait ses mauvaises expériences et dont chacun se sert pour s'excuser – quelle que soit sa place dans "l'appareil". Son but est de réfuter ces plaintes par une directive suprême: celui qui découvre n'importe quelle irrégularité conforme au règlement a toujours raison par rapport au règlement.
Ce procédé est, par sa logique, la méthode par laquelle tout pouvoir réduit au silence ceux qui le critiquent, mais ceci n'est ni le dessein, ni la pratique du PCUS. Il veut vraiment un changement – dans son sens compensatoire, bien entendu. Il connaît assez sa société pour trouver les secteurs où le rappel de tous les objectifs du plan peut avoir un effet pratique; ceci n'est que l'occasion d'émettre de nouvelles directives et autorisations. Par exemple, la pratique appartenant à l'économie de leviers qui consiste à surmonter les carences et les problèmes d'approvisionnement par le système D (on fait des échanges ou travaille clandestinement au niveau des entreprises, ou on ne livre qu'après corruption etc.), obtient tous les honneurs dans la nouvelle loi sur les entreprises. Celle-ci autorise des contrats de bail et de location entre les entreprises, des prix spéciaux pour des prestations extraordinaires etc. Certaines pratiques interdites jusqu'à présent sont donc maintenant autorisées légalement.
D'ores et déjà, il est sûr et certain que sous peu le parti devra se plaindre de l'abus de ces libertés au préjudice des activités normales de l'entreprise. Malheureusement, il est aussi établi que ce parti ne tirera aucune conclusion sur le non-sens de son système économique de leviers, mais qu'il poursuivra sa recherche d'autorisations et de directives toujours plus parfaites.
L'impératif de faire prévaloir le bon sens sur la directive bureaucratique, est d'intention assez générale. Il ne facilite donc pas la vie de ses citoyens. En effet, les directives ont beau être relativisées, elles restent en vigueur dans chaque cas particulier où le sens de la responsabilité personnelle doit avoir la priorité. Et si celui-ci n'est pas couronné du succès matériel, l'exhortation venue d'en haut ne sert pas d'excuse: il y a une infraction à punir. Afin de donner quand même une chance à l'initiative privée, le parti lance une nouvelle directive: Il interdit toute interdiction de la critique – et ne remarque même pas combien de rapports de subordination et d'ordres irrationnels il a implantés dans sa société avec ses "mécanismes" absurdes de direction. Par contre, il se demande s'il n'a pas ainsi ouvert la voie aux querelleurs.
Au-delà de tels "inconvénients", il est évident que l'incitation du parti à rouspéter et à mieux faire n'est que la prétention que son peuple assume mieux la mission supplémentaire consistant à corriger de sa propre initiative les carences de l'économie de leviers là où elle fait défaut – c'est-à-dire pratiquement partout selon le parti.
En tout cas, cet impératif moral a pris une telle importance pour le PCUS qu'il trie son peuple entre ceux qui coopèrent et ceux qui "freinent". Il existe déjà de ces derniers toute une typologie – des malveillants aux inconscients. Il veut pratiquement faire de la morale de ses masses le levier économique qui maintiendrait le fonctionnement correct de tous ces instruments efficaces devant rendre possible le paradoxe d'une "loi socialiste de la loi de la valeur" utile à l'Etat. C'est presque l'aveu que tout son appareil – avec ses nécessités économiques inventées – ne se base tout simplement que sur son commandement et sur l'obéissance de son peuple. Mais un tel aveu serait déjà le premier pas vers une rectification, celle d'en arriver enfin au communisme – 70 ans après l'abolition de la propriété privée! Cela serait tout le contraire de cette campagne "glasnost" avec laquelle le PCUS attise son peuple.
L'appel du PCUS à éclaircir et à améliorer fondamentalement la société a déclenché un mouvement colossal dans sa superstructure morale et intellectuelle pourtant déjà si hypertrophiée. Mêmes les initiateurs émettent parfois des doutes sur la question de savoir si les sujets de discorde peuvent être mis sur le compte de la force productive – au sens le plus large et le plus bienveillant du terme. Mais ils en sont finalement responsables eux-mêmes.
L'erreur de confondre la conscience de classe avec un sens inébranlable de la justice, le fait de savoir comment s'imposer dans le monde avec celui d'avoir une idéologie bien fondée a porté ses fruits. Aucune des nombreuses valeurs morales est bannie du socialisme, qui continue à les alimenter et qui, par conséquent, voit les disciples de ces valeurs respectives se combattre avec le même acharnement que dans le capitalisme – et ces débats sont tout aussi impossibles à résoudre là qu'ici. Et comme les communistes soviétiques sont toujours d'avis que leur peuple a besoin d'une éducation morale solide, il leur importe peu, que le peuple donne libre cours à sa volonté d'amélioration stimulée justement dans les sphères célestes. Une belle preuve d'impuissance pour le matérialisme qui est la doctrine officielle.
Le parti qui appelle son peuple à s'occuper partout de "glasnost" et à apporter ses propres idées d'amélioration, s'adresse à des gens qui ne se le laissent pas dire deux fois. Le bon sens populaire justifie la confiance que lui fait le PCUS en émettant des propos de tout genre, mais généralement dénués de connaissances sur l'économie et situés bien à l'écart des enjeux politiques réels.
Les moralistes professionnels dans toutes les branches de l'opinion publique, de l'art et des sciences se prennent pour les interprètes qualifiés de la Perestroika, et plus, encore, pour ses vrais précurseurs. En effet, l'organisation de l'Etat socialiste a toujours su éveiller en eux le sentiment d'être une force décisive dans l'invention d'idéaux et dans la présentation de directives morales pour l'éducation des masses populaires. C'est justement cette surestimation qui a conduit à la question de savoir si une oeuvre artistique ou intellectuelle est "conforme" ou non au socialisme ainsi qu'aux interdictions conséquentes. Dans cette sphère, Il y a donc beaucoup à faire pour Glasnost. Des cinéastes, des écrivains et des intellectuels méconnus jusqu'à présent connaissent un succès inattendu; certaines oeuvres méritent d'être publiées seulement parce qu'elles ne l'avaient pas été jusqu'à présent. La réaction des anciens adversaires qui n'ont jamais voulu que bien faire ne se fait pas attendre. Et l'essai de médiation du secrétaire général qui propage ne pas confondre la critique avec un règlement de comptes personnel, ne sert pas à grand chose: Comment pourrait-on distinguer dans cette sphère l'une de l'autre?
C'est la décision du parti que d'en finir avec l'embellissement de l'histoire soviétique qui a provoqué les polémiques les plus violentes. La mauvaise habitude de toujours déduire l'autorité du parti de ses traditions respectables et de ses performances grandioses au lieu de convaincre avec des arguments a justement produit ces fameuses "pages blanches" de l'histoire officielle dont le remplissage provoque maintenant des débats aussi acharnés que stériles. La question "Staline, comment fut-ce possible?" repose, comme les retouches du passé, sur des critères moraux avec lesquels on explique bien peu, mais qui permettent d'autant mieux les controverses sur le classement de tel et tel fait. Il est permis de douter que de telles corrections de l'histoire contribuent à améliorer la production et la répartition des biens ainsi que la situation du peuple soviétique.
L'union soviétique n'a jamais manqué d'idéaux pour réformer le monde et c'est pourquoi les inepties fleurissent. Les pro-occidentaux et les russophiles, vieilles écoles, se disputent ardemment en tant que défenseurs écologiques de la patrie russe contre l'idolâtrie de l'ordinateur et l'invocation de la force productive. Les idéologies bourgeoises deviennent nécessairement "intéressantes". Mais on se trompe bien à l'Ouest en espérant (et à l'Est en craignant) que précisément ces idéologies pourraient ébranler le socialisme: En effet c'est le parti lui-même qui a contribué en grande partie à l'abrutissement moral du peuple. Et des questions comme "Faut-il se prononcer pour la civilisation ou le terroir?" ou bien "Faut-il prendre Trotzki pour un héros ou pour un traître de la révolution ou bien pour l'un et l'autre ou bien depuis une certaine date?" - n'ont pas une signification pratique en mesure d'ébranler les fondements de l'Etat.
Le parti est maintenant confronté par le peuple à des points de vue qu'il désapprouve et qu'il n'a jamais sérieusement combattus. Les mouvements religieux et nationalistes réprimés jusqu'à présent, réclament leur droit.
Se référant à glasnost, quelques Ukrainiens ont eu l'idée de faire réapparaître la Vierge Marie dans le but de rétablir une église nationale ukrainienne qui annulerait l'unification avec l'église orthodoxe ordonnée par Staline. La déclaration officielle du parti selon laquelle l'athéisme était doctrine d'Etat, ainsi que le pacte pratiqué avec l'église orthodoxe engendrent de tels conflits. La religion qui d'après les idées du parti devait disparaître, existe encore. Pourquoi? Cela n'intéresse pas le parti, ni de savoir s'il a commis quelque erreur. Il se demande plutôt si la religion a peut-être quelque chose de positif étant donné que le moralisme de l'Etat a bien peu de choses à reprocher au catalogue des vertus morales chrétiennes.
Naturellement, le parti n'est pas délivré de la crainte que la religion, en alliance avec un nationalisme dissident, ne devienne un facteur de perturbation. Le fait de constater que la pratique habituelle des "interdits théoriques" aurait contribué à augmenter la fascination de la religion n'est pas non plus une solution au problème: en effet, la tolérance n'a jamais contribué à faire disparaître une idéologie encombrante, elle est plutôt le contraire de l'explication et de l'éclaircissement d'une chose. Mais c'est justement le dilemme d'un parti communiste qui porte le matérialisme sur sa bannière sans savoir ce que c'est. En tant qu'administrateur d'un genre de production qui restreint les intérêts des producteurs au lieu de les servir, il a besoin de la morale, comme complément nécessaire aux intérêts non-satisfaits. C'est pourquoi il ne la critique pas sous sa forme religieuse.
Le PCUS n'a pas seulement toléré le nationalisme, mais l'a de plus soutenu officiellement, comme une forme de "cohésion nationale" qui démontre le soutien apporté au propre pouvoir national, ce qui est aussi valable pour un Etat multinational où le pouvoir d'Etat se manifeste sous différentes formes locales. Et au cas où une peuplade en Union soviétique n'aurait pas encore remarqué qu'elle en est une, le parti a su le lui apprendre promptement et l'a munie de sa propre grammaire, de poètes folkloriques etc, au besoin, en inventant des traditions folkloriques. La performance exemplaire de l'Etat soviétique devait consister à garantir à toutes les nations et nationalités le plein droit à la reconnaissance de leur singularité et de les réunir en une cohabitation pacifique. La contradiction de cet idéal consiste en ce qu'il est demandé d'affirmer le sentiment national sans le nationalisme: comme si le sentiment national d'affirmer sa propre valeur pouvait exister sans son pendant négatif, le mépris des étrangers. Et si les Arméniens, les Baltes, les Ukrainiens ou les Tatars profitent de l'occasion pour réclamer des indemnisations ou un meilleur respect de leur honneur national, c'est le caractère national que le PCUS a contribué à faire naître qui se fait entendre. Il en résulte l'éternel problème du triage entre ce qui est permis et ce qui est défendu et celui d'inciter les différents peuples à s'aimer mutuellement. De toute façon, le PCUS ignore totalement cette vérité qui est que les communistes n'ont pas besoin de patrie parce qu'ils se créent eux-mêmes les conditions de vie dont ils ont besoin.
Non seulement, le parti ignore cette vérité, mais il reçoit un soutien inespéré de la part du bon sens populaire qui juge que les intentions de perestroika et de glasnost, aussi bonnes quelles soient, vont un peu trop loin. Des citoyens soviétiques bienséants qui n'ont jamais rien eu à se reprocher, des vieillards qui ont toujours déploré le manque d'idéaux de la jeunesse, des patriotes qui prennent les résultats réalisés par le peuple soviétique pour une chose extraordinaire, même des gens qui jusqu'à présent ont eu la vie belle, eux tous ne peuvent et ne veulent pas comprendre que les valeurs qui les ont toujours enthousiasmés, soient tout à coup bafouées et trahies. C'est justement parce que le PCUS a si bien réussi à politiser son peuple que les adversaires de Perestroika s'indignent du fait que la nouvelle mentalité de critique et d'amélioration offense les critères valables jusqu'à présent. La critique est considérée comme une trahison à la patrie, la nouvelle mentalité comme un asservissement aux idées étrangères dont la grande Union soviétique n'a pas besoin; selon eux, l'ordre public est menacé par la nouvelle franchise et la tolérance. C'est pourquoi certains se voient appelés à fonder des organisations pour défendre les valeurs soviétiques nationales et cultiver les idéaux patriotiques.
Le PCUS n'a sûrement ni souhaité ni attendu de tels conflits en appelant son peuple à une rectification générale du socialisme, mais ses remontrances manquent plutôt de vigueur. Elles consistent au plus à une recommandation de ne pas exagérer, de ne pas trop ou ne pas assez critiquer et surtout de garder en vue le progrès du socialisme. Cette mise en garde du parti qui appelle à modérer la critique en fonction des conquêtes et des valeurs indiscutables du socialisme, n'est pas un argument particulièrement évident parce qu'en Union soviétique tout produit intellectuel est présenté avec une attitude de responsabilité envers la société et peut réclamer le bénéfice de son utilité pour le socialisme et pour le peuple. Si le parti se sent plutôt mal à l'aise face au déchaînement des excès moraux et doute quelque peu de leur utilité pratique, ce doute est un peu tardif et manque tout simplement d'arguments. Celui qui confond le communisme avec la création d'un nouvel homme et qui prétend que la morale n'est pas seulement une consolation pour les restrictions imposées, mais un moyen auxiliaire de la force productive, ne doit pas s'étonner de ce que le moralisme et l'irrationalité développent leurs propres lois lorsqu'on leur donne libre cours.
Comme partout, dans les sociétés du socialisme réel, la richesse se présente sous la forme de valeurs d'usage. Elle se compose de produits du travail qui selon leur caractère satisfont la consommation ou la production. Ce fait serait réjouissant si ces produits n'avaient pas un prix. L'Etat socialiste qui dirige la production et la distribution de la richesse, détermine le prix des marchandises. C'est ainsi qu'il impose des relations d'échange entre les différents produits, considérant ces relations comme utiles et justes.
a) L'Etat socialiste s'occupe de la justice sociale parce qu'il s'est donné la fonction "d'agent de contrôle de l'économie" pour rendre à la classe ouvrière le droit qui lui est refusé tant qu'elle est le moyen du capital. Il maintient son objectif à savoir que ceux qui créent la richesse n'en soient pas exclus par un marché déterminé par la possession de l'argent et l'habilité commerciale à établir les prix de la part de ceux qui ont des produits à vendre. Etant partisan de la garantie des moyens d'existence des travailleurs, l'Etat socialiste est l'ennemi du pouvoir privé de l'argent qui caractérise le monde de la propriété privée. C'est lui qui décide du niveau des salaires ainsi que du prix des produits de consommation dont les travailleurs ont besoin.
b) Il est curieux qu'à la vue de cette pratique, l'Etat socialiste trouve utile de donner la forme du prix aux résultats d'une production fonctionnant sous son pouvoir politique. C'est ainsi que les planificateurs socialistes donnent la vie à un marché dans le but de le planifier. Ils savent quelle restriction le prix impose à la jouissance des valeurs d'usage; ils connaissent l'antagonisme existant entre les vendeurs et les acheteurs – le besoin en valeurs d'usage est en contradiction avec le besoin de gagner et d'accumuler un maximum d'argent équivalant à toute sorte de richesse matérielle – , malgré tout, ils subordonnent la valeur d'usage à la valeur d'échange. Toutefois, l'échange marchandise-argent doit correspondre aux résultats de distribution désirés. En installant un marché sans concurrence – car personne n'a le droit de se servir d'une modification des prix comme d'une arme économique – et en soumettant simultanément tout aux principes de l'argent, l'Etat socialiste monopolise le pouvoir de l'argent.
c) Ce procédé qui révèle finalement le programme économique d'une domination politique utile à ceux qui lui sont soumis, traite l'argent, la mesure de la richesse abstraite, comme un excellent moyen de planification. La production et la distribution de la richesse au bénéfice du peuple doivent être réalisées en utilisant l'argent uniquement selon les buts fixés par l'Etat. Avec son monopole de la force, l'Etat socialiste se procure un singulier monopole économique lorsqu'il définit aux moyens de son "système de prix planifiés" les résultats de la circulation qu'il considère souhaitables. Ainsi, c'est lui qui fait le bilan des résultats matériels de son "économie" en termes monétaires, et ce sont ces grandeurs financières qui, réunies dans le budget national, lui servent à décider quel rendement en produits et en travail doit être exigé des producteurs. Il considère que c'est à lui seul que revient le droit d'accumuler de l'argent, et c'est lui encore qui s'occupe de la distribution de la richesse matérielle acquise en fonction du succès que connaît la poursuite de cet objectif. L'Etat dicte à sa société des services monétaires afin de pouvoir réaliser son programme socialiste.
d) L'existence d'une telle "relation marchandise-argent" qui une fois établie est utilisée comme levier, ne peut être confondue avec le capitalisme (sur ce point, les amis du "système de planification et de direction" ont raison). Les planificateurs socialistes "aux commandes de l'économie" ne demandent pas la subordination pure et simple de la valeur d'usage à la valeur d'échange, c'est-à-dire l'assujettissement de la production et de la distribution de la richesse au but de l'accumulation de l'argent. Ils se livrent au tour d'adresse qui consiste à faire fonctionner le "système de calcul économique" qui opérant avec des grandeurs de richesse abstraite comme moyen efficace pour "contrôler" et pour "stimuler" la production et la distribution de la richesse réelle. D'autre part, il est bien vrai que ce genre de commandement compliqué ne peut être confondu avec une planification rationnelle de la production. Car produire pour accroître les quantités de valeur définies par l'Etat ou bien pour augmenter la richesse matérielle sont deux choses bien distinctes. C'est ce que remarquent les commissions et les experts économiques lorsqu'ils se plaignent des difficultés à évaluer tel produit ou telle activité ou lorsqu'ils s'empressent pour la énième fois à découvrir ce qu'ils appellent "la loi objective de la valeur dans le socialisme".
e) La contradiction que présente l'existence d'un "marché planifié" révèle une autre vérité: Autant les représentants officiels des travailleurs redoutent de planifier le travail selon les conditions matérielles et au profit des producteurs – des connaissances technologiques seraient ici plus importantes que l'énigme d'une "comparaison possible" des travailleurs -, autant ils s'acharnent à établir des "nécessités" dans la production auxquelles personne ne peut se dérober. Ils ne dressent donc pas un bilan des nécessités pour alors installer une production utile – mais ils mettent en vigueur les "lois du socialisme".
Afin que les entreprises utilisent de la manière désirée et efficacement les matériaux et les moyens de travail, l'Etat socialiste s'oriente d'après un critère qui n'a rien à voir avec la nature particulière de la production en question. Ce critère se base en effet sur la décision de mettre à la disposition de l'Etat la richesse nécessaire pour réaliser ses bonnes oeuvres sous la forme de grandeurs monétaires qui augmentent. Ce critère s'appelle le profit et représente en tant qu'indice économique la prescription d'atteindre un excédent aussi grand que possible au-delà des coûts de la production. Etant donné que les prix d'achat et les prix de vente sont "planifiés", la question est de savoir comment cet indice, qui est un simple chiffre de calcul, peut se convertir en un moyen de calcul satisfaisant les intérêts des entreprises. Les réponses sont tout aussi contradictoires que la question. Le levier devant provoquer les progrès de la production de la richesse "stimule" toute une série de mauvaises pratiques dont les résultats amusent tant les partisans de l'exploitation capitaliste.
a) Il est erroné de penser que les planificateurs socialistes aient pris le capitalisme comme modèle en introduisant leur système d'indices. Dans le capitalisme, les hommes d'affaires réalisent des profits qui augmentent leur fortune: ils se servent des "facteurs de production" dans ce but et le marché en représente le moyen approprié. Ce n'est que si la relation entre les prix d'achat et de vente ordonnés par l'Etat le permet, que les entreprises socialistes produisent à partir de leur travail un excédent chiffré en argent. Elles ne disposent pas des techniques de la concurrence par rapport aux vendeurs et aux acheteurs et l'argent qu'elles obtiennent n'est pas à leur libre disposition sous la forme d'un pouvoir privé matérialisé, mais il constitue la matière nécessaire aux décisions de l'Etat. De cette façon, il manque à la direction de l'entreprise toute motivation pour organiser la production de telle sorte qu'elle fasse ses preuves comme moyen de la réussite commerciale réalisable sur le marché. C'est pour cette raison que l'optimisation de la relation coûts-excédent fait figure d'un "stimulant" dicté par l'Etat pour que les entreprises utilisent diligemment les forces productives. La dénomination "indice de base de la planification" ne caractérise donc pas mieux ces faits.
b) Pour cette raison, "l'initiative" mise en scène par l'Etat ne se réalise que si l'Etat procure aux entreprises, à côté de l'indice, des avantages supplémentaires si elles satisfont à ses désirs et produisent un bilan positif. La menace de sanctions n'entre pas en ligne de compte parce que celle-ci serait contraire aux principes économiques du socialisme réel. Un arrêt de la production est impensable puisque seule la production et son progrès irrésistible sont d'intérêt. Le calcul de la "valeur" n'est pas le but en soi, mais représente la forme de la gestion étatique pour promouvoir et développer les forces productives. Pour l'Etat socialiste, la force productive par excellence, ce sont les travailleurs. Il prend le "travail" pour la source de toute richesse et – malgré les propos de Marx dans la Critique du Programme de Gotha – il l'apprécie fortement. C'est pourquoi il considère les licenciements comme un crime et garantit le droit au travail.
c) Pour inciter les entreprises à obtenir des bilans économiques à son avantage, l'Etat leur répartit ou leur cède des moyens financiers provenant de son budget. Il met à la disposition de la direction, du personnel et de la production des fonds qui rendent la production d'un profit avantageuse pour les collectifs. La forme normale de cette stimulation consiste à modifier le rapport entre les parties du profit qui doivent être versées au budget et celles qui restent à la disposition de l'entreprise. Ces dernières influencent le fonds salarial ainsi que le fonds que l'entreprise peut utiliser pour réorganiser et agrandir la production. Parallèlement fonctionne un système de primes salariales dont les principes sont définis par l'accomplissement et l'excédent des normes assignées.
d) Bien qu'il soit créé ainsi un stimulant pour produire un profit, le calcul fait par l'Etat socialiste est loin de se réaliser. Non pas parce que les entreprises se désintéressent du stimulant offert, mais justement parce qu'elles l'acceptent. Elles appliquent de manière conséquente les méthodes prônées publiquement pour obtenir et augmenter le profit: produire plus dans le même temps et économiser les moyens de production! Ayant la possibilité de choisir entre différents produits, les entreprises produisent les produits se vendant mieux à des prix meilleurs et évitent les autres; sur la base de prix favorables, elles produisent des "succès" rendant superflus l'utilisation de nouveaux moyens de travail parce qu'ils seraient contraires à la conception de l'esprit d'épargne – bien que ceux-ci permettraient une productivité plus élevée et de meilleurs produits. Et même là où les fonds laissés à l'entreprise sont utilisés rationnellement, les planificateurs font une découverte toute particulière: les entreprises qui "marchent bien" s'améliorent en utilisant le levier étatique tandis que celles qui "marchent mal" empirent, faute de gratifications.
e) "L'égoïsme planifié" des entreprises procure bien des problèmes aux planificateurs qui sont ainsi récompensés d'avoir négligé la planification de la production sociale.
Leur préférence envers le critère de l'argent, fondé théoriquement sur la "valorisation" de la valeur, qui doit déployer les forces productives à un niveau toujours plus élevé s'il est observé rigoureusement, engendre des résultats qui ont ridiculisé l'idéal chrouchtchévien "d'atteindre et de dépasser le capitalisme". C'est pourquoi on en arrive à des confessions du genre suivant:
"Le profit en tant qu'indice économique ne reflète pas l'efficacité totale de la production. Ainsi que l'expérience l'a montré, selon certaines conditions, l'augmentation de la rentabilité de l'entreprise peut être accompagnée d'une baisse de la production ainsi que de l'abandon des intérêts de la consommation",
qui ne sont pas des témoignages de compréhension, voire d'autocritique, mais des déclarations de l'intention de continuer dans cette voie et de rendre plus "complexe" le "système des indices du plan". Les phénomènes auxquels il est fait ici allusion au nom de "l'expérience" ne dépendent pas de "certaines conditions", mais précisément de celles que les planificateurs soviétiques ont imposées à leurs entreprises. Il ne s'agit ici que d'une lamentation sur le résultat de la stimulation systématique: la séparation entre le succès financier et les résultats matériels de la production. Avec un tel impératif, les produits utiles et le travail productif ne peuvent apparaître dans le bilan que comme des pertes; inversement, la production de rebuts avec des méthodes de fabrication obsolètes peuvent figurer comme des profits. Celui qui ne remarque aucune contradiction dans son décret socialiste demandant aux entreprises d' économiser les prix de revient et les investissements tout en produisant avec profit des produits de haute qualité et en quantité suffisante, ne peut que se heurter à l'énigme problématique de la "proportionnalité" dans la planification socialiste. Sur cette énigme, il se casse la tête tout en plaidant que les entreprises doivent s'orienter suivant le principe de "l'autofinancement des moyens nécessaires au déploiement de la production". Nos amis de la loi de la valeur n'ont pas remarqué que non seulement cet autofinancement n'existe pas, mais que de plus l'Etat, sous la forme d'une restriction des fonds pour les moyens d'investissement, prescrit justement ce qui est considéré comme non rentable. C'est la raison pour laquelle les planificateurs préparent une "réforme économique" après l'autre et calculent des prix nouveaux et des indices économiques qui doivent faire effet d'agents correctifs.
f) Le "retard" indiscutable constaté dans le "développement des forces productives" – les socialistes réels se plaisent toujours à la comparaison avec le capitalisme en décomposition – a donné aux planificateurs une idée qui ne tient plus de l'économie et avec laquelle peut et doit être accompli un changement qu'on peut réaliser dans le socialisme mieux que partout ailleurs. Elle s'appelle "révolution technique et scientifique" et il s'agit en réalité d'une idéologie.
Celle-ci paraphrase en effet une nécessité de l'Etat socialiste que les entreprises ne satisfont pas malgré les indices qui "doivent faire fondre en un tout harmonieux les intérêts des entreprises avec ceux de l'Etat". L'Etat se préoccupe du "retard du niveau technique de l'économie en général", un fait particulièrement grave parce que "le progrès de la science et de la technique est le levier principal pour la création de la base technologique et matérielle du communisme".
On ne peut donc qu'espérer que les responsables socialistes se souviennent à l'occasion du fait que les forces productives et les rapports de production peuvent se contrecarrer une fois ou l'autre. Ils pourront alors oublier leurs phrases sur le "procès de la lutte entre le nouveau et le vieux, le progressisme et le conservatisme" qui ne sont des leviers pour rien et pour personne.
Les travailleurs doivent être les bénéficiaires du marché planifié. C'est pourquoi il existe un fonds salarial dans la comptabilité de l'Etat et des entreprises. Son montant qui doit augmenter avec le succès du plan détermine ce que les travailleurs obtiennent pour jouir de la vie.
Une augmentation du salaire dépend donc des bons résultats financiers que l'Etat a obtenus avec son système de calcul économique. Etant donné qu'il y a dans ce domaine de nombreux inconvénients, il existe un "antagonisme entre l'accumulation et la consommation" ainsi que la nécessité d'un rendement de travail plutôt curieux: Les travailleurs ne doivent pas tout simplement travailler, mais ils doivent aussi contribuer à la production de telle sorte que les pénuries déplorées disparaissent. C'est ainsi que le salaire devient un levier et la planification une campagne morale.
a) Il est bizarre que dans le socialisme réel le salaire figure comme une quantité de coûts qui doit être restreinte par rapport aux moyens destinés au développement planifié du revenu national. Elle se base sur l'idée économique d'un pot commun qui doit pourvoir à "l'accumulation" et à la "consommation" de telle sorte que l'on doit se décider le coeur gros pour l'accumulation planifiée et l'abstinence au nom de plaisirs futurs. Il faut augmenter en premier la productivité et en deuxième le salaire: voilà une belle "loi" au service des planificateurs qui l'ont inventée eux-mêmes. Personne n'a jamais demandé qu'il soit pratiqué le contraire et ce phénomène si souvent discuté en économie politique consiste tout simplement dans le fait que toujours plus de travailleurs produisent toujours plus de richesse sans que leur vie en soit sensiblement améliorée. En outre, cette richesse n'est même pas appropriée à satisfaire ses administrateurs.
Pour les travailleurs, ce fait se révèle être encore plus grave. Etant donné que les prix sont planifiés pour les produits de première nécessité, les travailleurs soviétiques, à l'opposé des salariés occidentaux, ne remarquent pas les restrictions qui leur sont imposées: Ce n'est pas d'un manque d'argent par rapport au nombre de produits offerts dont ils souffrent, mais leur problème est de savoir comment et quand il leur est possible d'acheter des produits convenables. Il ne sert pas à grand chose que les loyers et les prix des moyens d'alimentation soient bas, ni que les vêtements soient bon marché tant que ces produits sont rares et de mauvaise qualité. Il ne s'agit pas ici d'une campagne diffamatoire de l'Ouest à qui manque "l'initiative privée", mais c'est la teneur de débats tenus officiellement dans les commissions, les revues spécialisées et la presse soviétique en général.
b) Afin de suppléer aux "échecs" dûs au système de levier et se basant sur la séparation entre les résultats matériels de la production et la comptabilité étatique, les planificateurs ont décidé en dû temps de mettre en pratique et de stimuler une "initiative de l'individu de nouveau type". C'est à cette idée et à son élaboration soignée en des tas de cas spéciaux que les travailleurs soviétiques doivent l'organisation d'un système de primes salariales et la participation à la "compétition socialiste" permanente. La direction des entreprises "stimule" continuellement les travailleurs pour qu'ils gagnent au moyen de rendements particuliers quelques centimes ou quelques droits en plus. Celui qui combat de ses propres forces, ou mieux encore organisé en brigade, la stagnation "planifiée" ou bien l'éternelle production de rebuts peut être sûr de récolter des louanges et des primes. Mais ce n'est pas la coexistence de la "négligence" habituelle et d'un système de salaires à la prime et à la tâche qui pourrait garantir le succès visé par l'Etat. Car c'est ici que s'harmonise parfaitement "l'égoïsme" mentionné des entreprises avec l'opportunisme, calculé sciemment, des travailleurs. Des années de grands efforts pour justifier et réaliser une hiérarchie salariale, accompagnées de stimulants matériels, perfectionnés cent fois et normés, n'ont pas produits le miracle désiré selon lequel les travailleurs compensent au moyen de leur "action responsable" et de primes tout ce que l'économie de leviers provoque systématiquement. Même les "héros du travail" qui paraissent périodiquement dans les journaux n'en sont pas capables.
c) Le fait que d'une part le salaire, moyen d'existence des travailleurs tant que l'Etat le garantit, se révèle comme un levier peu approprié et que d'autre part les travailleurs n'ont rien de mieux à attendre, a conduit les membres du PCUS à des conclusions plus que symptomatiques.
Tout d'abord, ils ont la ferme intention de continuer ce qu'ils ont fait jusqu'à présent. C'est pourquoi il existe des "mouvements" de tout genre: celui des "rénovateurs" qui ne craignent pas d'introduire des nouveautés et sont contre la routine; ceux qui opèrent selon la devise "d'incorporer les travailleurs à la lutte pour réduire les frais de la production" sans oublier les journées de travail supplémentaires à l'occasion des fêtes anniversaires. Ensuite, le nombre des voix augmente qui réclament le retrait du système de primes pour utiliser plutôt la menace, même celle de la perte de son travail. Mais ces propositions n'ont pas retenu l'attention des dirigeants du parti et de l'Etat. Bien qu'ils soient partisans de sanctions dans le cas où les moeurs pacifiques du socialisme sont troublées par des buveurs, des chahuteurs ou bien même par des dissidents, ils tiennent ferme à leur "acquisition" qui les différencie visiblement du capitalisme: le droit au travail – c'est-à-dire la garantie de l'existence modeste des travailleurs est irrévocable! Finalement, conformément à l'idéal que se fait le parti du bon travailleur, il est d'avis que c'est peut-être l'immaturité morale qui pourrait troubler le progrès social. C'est ainsi que du secrétaire général aux pancartes dans les usines, il est procédé à la réprimande morale et publique des travailleurs pour leur manque de discipline. C'est cette voie que suit actuellement l'Union soviétique pour entraîner les "forces productives": Voilà encore un indice qu'il ne s'agit ni de planification ni de capitalisme.
© GegenStandpunkt Verlag 1998